Dr. SOSSE ALAOUI
MOHAMMED
PETITE ANTHOLOGIE
DES CONTES DE TOUS LES CONTINENTS
Tétouan
2013
PRÉFACE
Dans «Petite anthologie de tous les continents»,
on ne pourrait prétendre en donner une représentation exhaustive dont le
lecteur du monde pourrait se faire une idée complète, en ce début du troisième
millénaire. Le choix de contes qui s’y trouvent inclus n’est dicté par aucune
orientation préalable, ni discriminative et ne doit son existence qu’au hasard
de la rencontre et au souci d’un bref témoignage littéraire d’un contage oral
en voie d’extinction et d’un contage écrit en voie de substitution scripturaire
ou de création contemporaine novatrice ou cristallisatrice en devenir.
Dans
cette optique, Monique Leclerc écrit : «Comment expliquer l’existence de
contes semblables dans tous les pays du monde? Propp, qui déjà a abordé ce
problème dans Morphologie du conte (1928), le traite à travers une vaste
enquête historique ethnographique, mythologique, dans les Racines historiques
du conte merveilleux.
En confrontant les contes aux institutions
sociales du passé, il conteste la coïncidence qui existe entre les motifs
permanents des contes et les rites des sociétés primitives. Le conte
merveilleux se rattacherait, génétiquement d’initiation, rite essentiel des cultures
archaïques, lié aux conceptions de l’au-delà et aux «pérégrinations» dans
l’autre monde. Un rapport entre le conte et les religions a déjà été envisagé
depuis longtemps, mais Propp établit une comparaison extrêmement riche et
complexe entre le matériel du conte et le matériel du rite.
L’analyse porte sur des centaines de contes
de tous les pays allant de la Russie à la Nouvelle Zélande, donnant une grande
importance aux récits et mythes amérindiens, africains, océaniens,, englobant
la mythologie de l’Egypte ancienne, de la Grèce, de l’Inde… ainsi que des
contes esquimaux ou scandinaves.» - «Les
contes : publications récentes», in «Le Français aujourd’hui», n°68,
décembre 1984, p.74.
Espérons que cette modeste initiative de
cette anthologie limitée concernant les contes d’Afrique, d’Asie, d’Europe,
d’Océanie et d’Amérique, puisse être
suivie d’autres, versant dans le sens d’une meilleure connaissance de notre
humanité planétaire passée, présente et future.
Dr.
Mohammed SOSSE ALAOUI
(1)
CONTES D’AFRIQUE :
Haute-Volta :
Burkina Faso
Sénégal
Mali
Maroc
Tunisie
La femme qui fondait au soleil
(Conte de la Haute-Volta : Burkina Faso)
«C’est
une femme qui ne pouvait pas avoir d’enfant. Alors un jour, elle partit
s’asseoir au bord d’un puits et se mit à pleurer.
Le puits lui demanda pourquoi elle
pleurait. Elle lui expliqua. Alors le puits lui donna une graine de karité et
lui dit d’aller la mettre dans un canari, dans une semaine elle aurait des
enfants.
Mais il fallait faire attention, car si
elle mettait cet enfant au soleil, il fondrait. La femme remercia le puits et
exécuta son conseil.
Une semaine passa et… la femme eut une fille. Elle grandit et elle
était si jolie que tous les enfants du village en tombèrent amoureux.
Un jour, un jeune garçon du village
demanda la main de la jeune fille à sa mère. La mère refusa. Mais le garçon
insista tellement que la mère, finalement lui céda, à une condition, il ne
fallait jamais la mettre au soleil, sinon elle fondrait.
Comme elle était trop fragile, elle ne
pouvait pas faire de travaux. Alors une co-épouse, jalouse, envoya la jeune
fille étaler du mil sur la terrasse. Et voilà qu’elle commença à fondre…
fondre… fondre.
Son mari, ayant des soupçons, rentra. Et
il eut juste le temps de la sauver. Le lendemain, il repartit à la chasse et…
pendant ce temps, la co-épouse demanda à la jeune fille de monter étaler le mil
sur la terrasse. La jeune fille commença à fondre. Elle fondit, fondit… Et le mari arriva trop tard. La jeune fille
était morte!
Il ne restait plus qu’une tache d’huile
sur le sol, seule trace de la jeune fille. » -
D’après François
Ruy-Vidal,
«Le Français
aujourd’hui - 68» (Edit. C.N.L.)
Le cœur du baobab
(Conte du Sénégal)
Lorsqu’elle entre dans la case de sa
mère, Mariam a le cœur qui lui fait mal, tant il cogne dans sa poitrine. La
lampe à pétrole, posée par terre à côté d’une malle, éclaire l silhouette de sa
mère, assise sur le lit, face au mur et tournant le dos à la porte. Entendant
du bruit derrière elle, cette dernière se retourne et essuie son visage. Binta
a les yeux rouges à force d’avoir pleuré.
Se forçant à sourire, elle invite sa
fille à s’asseoir. Elle va farfouiller dans la cantine en fer au pied de son
lit et en extirpe un morceau de tissu soigneusement plié. C’est un coupon de
wax vert à motifs bordeaux que Mariam n’a jamais vu. Binta s’assied à côté
d’elle, pose le coupon sur ses genoux et se met à le lisser en parlant.
« - sais-tu pourquoi les troncs de
baobabs sont si gros, ma fille ? » lui demande-t-elle d’une voix
enrouée.
Mariam qui a baissé la tête, lève son
regard triste vers sa mère et secoue lentement la tête.
« - Les baobabs ont un tronc très
gros parce qu’ils contiennent des histoires et des secrets. Le baobab qui est à
l’entrée de notre village est énorme parce qu’il renferme dans son tronc toute
la mémoire de ce lieu depuis sa création. Il connaît l’histoire de Sidia, qu’on
croyait mort dans la brousse et qui réapparut deux mois plus tard, celle
d’Amadou qui trouva un matin son vélo orné d’un gros nœud rouge devant sa case,
celle de Khady qui épousa un djinn, celle d’Ousmane qui captura un caïman à
mains nues et toutes les autres jusqu’à celle du fondateur du village.»
Binta reprend son souffle et
poursuit :
« Notre baobab est généreux, tu
sais? Il est prêt à partager son savoir avec qui veut bien l’écouter. Alors
j’ai glissé ce coupon de tissu entre ses racines et je l’ai laissé là toute une
nuit, pour qu’il recueille tous ces secrets et toutes ces histoires. C’est mon
cadeau pour l’enfant dans ton ventre. Quand tu l’envelopperas dedans, ce pagne
lui contera les histoires du village. Ton petit connaîtra les siens, ton petit
saura d’où il vient. Et peut-être… Peut-être que ce pagne lui parlera de moi,
aussi.»
Sa voie se brise sur ces derniers mos.
Elle tend le tissu à sa fille et se remet à pleurer. Parce que Mariam s’en va.
Sa fille unique quitte le village ce soir. Elle part pour Dakar rejoindre
Moktar, le futur père du bébé, l’homme qu’elle a toujours aimé, l’homme à qui
son père a refusé sa main. Pourtant Moktar a réussi, Moktar a fait son chemin
dans la vie, Moktar est un bon parti. Mais
il est descendant de forgeron et pour le père de Mariam, chef du village
et héritier d’une lignée de notables, il est indigne de sa famille.
Maria s’en va. C’est sa mère qui lui a
suggéré, le jour où Mariam lui avait avoué qu’elle attendait un bébé. « Va-t’en
le rejoindre!» lui avait-elle dit. « J’ai de quoi payer ton voyage, va
donc le rejoindre!» Mariam avait pleuré. Et ce soir donc, Mariam sanglote dans
les bras de sa mère. Mariam s’en va. Elle qui n’a jamais quitté son village,
elle qui n’a jamais désobéi à son père, elle qui ne s’est jamais éloignée de sa
mère va prendre le bus pour la capitale. Elle ne reviendra pas. Elle sait bien
qu’on ne lui pardonnera pas. Elle sait bien que l’honneur n’a pas de prix.
Mariam s’en va et ça lui déchire le cœur
de quitter sa mère. Sa mère qui n’a qu’elle dans la vie, sa mère qui est la
risée de ses coépouses, celle qu’on blâmera quand on découvrira la fuite de
Mariam. C’est toujours les mères qui
paient le prix des actions de leurs enfants. Mariam s’agrippe à sa mère et
laisse échapper une plainte sourde. Binta la serre contre elle et lui chantonne
une berceuse en lui caressant les cheveux. Sa voix tremble mais chante jusqu’au
bout. Puis elle s’écarte un peu, essuie les joues de sa fille et cherche son
regard.
Elle égrène une prière puis des vœux à
haute voix pour sa fille qui répond «amin» à chacun d’entre eux. Quand elle a
fini, elle lui dans un souffle qu’elle l’aime qu’elle veut qu’elle soit
heureuse. Puis elle se penche sous son lit et en retire un petit sac qui
contient tous ses économies. Refermant les doigts de sa fille dessus, elle lui
sourit. Elle caresse son ventre et lui dit : «J’espère que ce sera une
fille !»
Mariam a les yeux douloureux. Elle
regarde attentivement sa mère, elle enregistre ses rides, ses cheveux blancs
que ne cache pas bien un foulard posé de travers sur sa tête, ses gris-gris
pris dans tresses plates, la brillance de ses yeux, son sourire fatigué et ses
mains noueuses. Elle promet de lui écrire, elle promet de la faire venir Dakar, quand elle sera installée. Elle promet
d’utiliser le pagne et elle remercie encore.
Binta se lève, se dirige vers un coin de sa
case et revient donner à sa fille un paquet qui contient de la nourriture et
une grande tasse en plastique munie d’un couvercle, qui renferme du lait
caillé. « Pour le voyage!» lui dit-elle. Puis elle soupire, va vers la
porte, écarte le rideau qui barre l’entrée de sa case et regarde à l’extérieur.
Il fit nuit noir et la voie est libre. Elle fait signe à sa fille qui la
rejoint, l’embrasse longuement sur le font, la serre encore très fort et la
pousse en murmurant : «Va, maintenant!»
Marian s’en va. Elle serre le pagne de sa
mère contre elle, saisit son baluchon qu’elle avait posé près de la porte, puis
se coule dans l’obscurité. Elle les jambes raides. Elle contourne la case de sa
mère, jette un regard par la petite fenêtre qui donne sur le verger derrière la
case et voit sa mère aller se rasseoir sur son lit, les yeux dans le vague, les
larmes coulant doucement sur ses joues. Son cœur se serre à l’idée de renoncer
lui traverse l’esprit. Mais elle remarque que sa mère sourit aussi.
Alors elle s’en va, le cœur et le ventre
pleins d’espoir et de promesses. Elle pense au bébé qu’elle porte, elle pense à
Moktar qui l’attend, elle pense à sa vie à Dakar et elle s’interdit de pleurer.
Elle ne se retourne qu’une fois, pour regarder la majestueux baobab qu’elle
devine dans le noir. Puis elle hâte le pas et rejoint la route loin des
regards.»
«Le cœur du baobab»
Le prix de la méchanceté
(Conte du Mali)
Il
était une fois un homme qui s’appelait Kélénako. Dieu avait fait de lui un
homme riche : il possédait en grand nombre des ânes, des vaches, des
moutons et des chèvres. Il avait également d’immenses réserves de nourriture,
au point qu’il ne savait pas quoi en faire. Il n’avait qu’une seule sœur, Lafili,
qui avait épousé un homme d’un autre village. Dans ce village, appelé
Nianibougou, Lafili, son mari et leurs enfants vivaient misérablement et
souffraient souvent de la faim.
Un jour, Lafili décida de se rendre chez
son grand-frère pour lui demander un peu de mil. En effet, cela faisait trois
jours que ses enfants n’avaient presque rien mangé. Lafili marcha pendant
quatre jours, accompagnée de son plus jeune fils. Arrivée chez son frère, elle
fit les salutations d’usage, puis lui dit :
- Grand frère Kélénako, me voilà
aujourd’hui devant toi. Je ne suis pas en paix, je suis malheureuse. Je n’ai
plus rien à donner à manger à tes neveux. Nos proverbes disent : « Que
l’on trouve du bois ou que l’on n’en trouve pas, tout le monde sait que c’est
dans la brousse qu’on doit le chercher». On dit aussi que «Quand les yeux
tournent de droite à gauche dans leurs orbites, c’est qu’ils cherchent un
visage qui leur serait familier». Notre grand-père disait enfin : «Mieux
vaut se faire tuer par sa propre vache que par celle d’autrui». Je suis venue
pour te demander un peu de mil.
A ces mots, les yeux de Kélénako rougirent
comme du sang. Il répondit :
- Lafili, tu es venue ici, c’est normal. Tu
as des problèmes, c’est certain. Quant aux miens, je ne peux même pas les
raconter. Je n’ai chez moi aucun grain de mil, si petit soit-il! La nuit
passée, nous nous sommes couchés sans rien manger. Il ne faut pas m’en vouloir
mais je ne peux vraiment rien pour toi. Il ne faut même pas traîner par ici. Le
cœur triste, Lafili retourna sur ses pas en compagnie de son enfant.
Immédiatement après son départ, Kélénako
se leva et éclata de rire. Il rit beaucoup. Il rit tellement qu’il en pleura.
Il s’approcha de ses greniers de mil et s’exclama :
- Eh ! Moi Kélénako ! Que je suis
heureux ! Un grenier, deux greniers, trois greniers quatre greniers, cinq
greniers… Eh !! Impossible de tous les compter. Ils sont tous remplis de
bon mil. Ce n’est à personne d’autre qu’à moi! Je suis béni ! C’est là et
ça ne finira jamais ! Ma petite sœur est venue me demander du mil. Je lui
ai juré n’avoir aucun grain chez moi. Je l’ai bien eu! C’est ça que j’aime
faire : être méchant avec les gens. Pour être vraiment méchant, il faut
commencer par l’être sans réserve avec sa famille. Comme cela, on n’hésite même
plus avec les autres. Pour se faire craindre par ses semblables, il ne faut
vraiment pas hésiter à aller jusqu’à gifler un cadavre sous leurs yeux.
Sur ces mots, Kélénako se faufila entre
ses greniers en riant aux éclats. Tout en se promenant, il continua à faire
l’éloge de la méchanceté. Soudain, il sentit une vive douleur à sa colonne
vertébrale. Il eut l’impression que son corps s’étirait petit à petit.
Horrifié, il constata que ses membres inférieurs s’allongeaient. Tout son cops
se mit à le faire souffrir et la douleur devint vite insupportable. Il poussa
un hurlement et toute sa famille accourut vers lui.
Alors, sous les yeux de ses femmes et de
ses enfants, Kélénako se métamorphosa en un gros serpent. Seule sa tête resta
intacte. Il s’adressa alors à sa famille :
- Allez me cacher dans ma case. Faites
tout pour que mes ennemis ne sachent pas que je me suis métamorphosé. Que
s’est-il passé ? Je vais vous le raconter… Ma petite sœur vient de partir
à l’instant. Elle m’a supplié de lui donner un peu de mil et je l’ai chassée en
lui disant que je n’avais rien. Mes enfants, qu’aucun d’entre vous ne fasse
plus jamais du mal à une de ses sœurs.
Jusqu’à aujourd’hui, les bambaras ont une
grande considération pour leurs sœurs. Tout le monde sait que la méchanceté ne reste
jamais impunie.
«Le prix de la méchanceté»
Petite massue !... fais ton travail !
(Conte du Maroc)
Dans une misérable cabane vivait un pauvre
bûcheron chargé d’une nombreuse famille. Dès l’aube, il partait travailler dans
les bois. Au crépuscule, on le voyait revenir chargé de fagots. Mais tout cet
effort ne lui permettait pas de sortir de la pauvreté, malgré le courage de son
épouse qui l’aidait de son mieux à faire vivre leurs enfants.
Peu à peu les forces du bûcheron
déclinaient avec les années. Il n’osait plus s’attaquer aux arbres robustes à
fibre serrée et recherchait de préférence les vieux arbres à contexture plus
lâche où sa hache fatiguée rencontrait moins de résistance.
En ce temps-là, il avait découvert au sein
de la forêt un très vieux chêne aux rameaux innombrables qui était d’une
attaque très commode pour lui. Il y retournait depuis plusieurs jours abattant
branche après branche.
Mais un matin, comme il était en train de
s’acharner avec sa cognée contre cet arbre, faisant retentir toute la forêt de
ses «hans» sonores, voici que surgit de l’arbre un djinn au regard courroucé
qui le terrifia :
«Qu’est ceci? dit le djinn. Pourquoi
t’en prends-tu ainsi à ma maison ? Tous les jours tu viens mettre ta hache
sur une de tes branches. Bientôt il ne restera plus de refuge que dans les
racines. Qu’est-ce que je t’ai fait?
- Pardonnez-moi, Monseigneur, dit le
bûcheron effrayé. Je ne savais pas vous faire de mal. Si j’ai choisi votre
arbre, c’est qu’il est âgé et tendre. Je suis usé par le travail. Mes forces
m’abandonnent. Et mes enfants sont encore nombreux qui je dois la nourriture.
- C’est bon, dit le djinn. Je vais te
faire un cadeau. Mais, après cela, ne reviens plus m’ennuyer. Prends ce moulin.
Dis lui : «Moulin, fais ton travail !...» Il te donnera de la
semoule. Tu la vendras. Avec le produit de cette vente, tu t’achèteras tout ce
qui sera nécessaire à ta femme dans le secret quant aux dons merveilleux de ce
moulin auxquels, à vrai dire, il ne croyait pas encore lui-même. Sa femme était
aussi sceptique que lui.
Il posa le moulin à terre sur le drap. Puis
lui dit :
«Moulin, fais ton travail !...»
Et bientôt le drap fut recouvert
d’une montagne de semoule. Les pauvres gens étaient émerveillés. Le bûcheron
remplit plusieurs sacs de semoule de pain et de provisions diverses pour la
famille.
Le lendemain, il recommença. Avec le
produit de la vente de la nouvelle semoule, il acheta des vêtements pour ses
petits, de la vaisselle, des couvertures, etc.
De jour en jour, leur pauvre
maisonnette fut métamorphosée : ses meubles devinrent confortables. Les
enfants étaient bien nourris. Ils grandissaient et embellissaient. C’était le
bonheur pour tous.
Or, il arriva qu’en absence du
bûcheron, une voisine vint rendre visite à sa femme. Elle s’étonnait de la
transformation de ses amis et de leur changement de mode de vie. Curieuse, elle
questionna la bûcheronne :
«Nous sommes heureux de vous voir
actuellement tous bien habillés et florissants alors que vous étiez si
misérables. Mais que vous est-il donc arrivé? Un héritage?
- Non. Nous n’avons fait d’héritage.
- Pourtant votre mari vend chaque
jour beaucoup de semoule sur le marché.
- C’est exact.
- Où la prend-il?
- C’est le moulin qui la lui donne.
- Mais d’où sort-il le blé pour le
moulin?
Acculée, la bûcheronne finit par
livrer son secret.
Il
suffisait de dire au moulin : «Moulin, fais ton travail !...» et il
donnait de la semoule jusqu’à ce qu’on l’arrête.
La voisine contempla l’instrument, fit
un rapport à son mari et lui expliqua son plan pour que la richesse vienne
aussi chez eux. Il suffisait qu’il aille au village, qu’il commande un moulin
semblable, le rapporte chez lui et emprunte une petite somme pour faire un
grand repas.
A ce repas l’astucieuse voisine invita
beaucoup de monde dont le ménage du bûcheron. Toutefois, elle dit à la
bûcheronne :
«En vue de la préparation de cette
fête, ne pourriez-vous pas me prêter votre moulin ? Je vous le rendrai le
soir même.»
La bûcheronne ne se fit pas prier.
Et pendant que tout le monde se rassasiait de couscous et de gâteaux de semoule
au miel, la voisine faisait la substitution des moulins, de telle sorte que, le
soir, la bûcheronne ne remporta que la sosie de son moulin.
Lorsqu’au lendemain, le bûcheron
voulut faire de la semoule pour la vendre au marché, il commanda à son
moulin :
«Moulin, fais ton travail !...»
Mais le moulin resta inerte.
Le bûcheron demanda des explications
à sa femme qui lui dit :
«Ce moulin a travaillé quelque
temps. Actuellement il ne marche plus. Sans doute, le djinn lui avait-il donné
une puissance temporaire. Il est arrivé à son terme.»
Le ménage retomba bien vite dans la
misère. On vendit les meubles. On vendit la vaisselle. Finalement, le bûcheron
prit son courage à deux mains, décrocha sa vieille hache et reprit le chemin de
la forêt. Là, il s’attaqua de nouveau au vieil arbre où habitait le djinn. Celui-ci,
furieux, surgit :
«Encore toi! Je t’avais pourtant donné de
quoi vivre!»
- Monseigneur, votre moulin ne marche
plus… Il a travaillé jusqu’à son terme. Maintenant, c’est fini.
- As-tu bien gardé mon secret?
- Oui, Monseigneur.
- Même avec ta femme?
-
Ce n’était pas possible, Monseigneur.
- Eh, bien, ta femme a dévoilé ton secret
et on a changé ton moulin. Interroge ta femme. Invite qu’elle t’indiquera à
venir manger le couscous chez toi. S’il n’avoue pas le vol, je te fais encore
cadeau de cette petite massue. Tu n’auras qu’à lui dire :
« Petite massue ! Fais ton
métier…»
« Quant à toi, pars et ne reviens
plus me déranger!»
Le bûcheron rentra chez lui. Il demanda
à sa femme si elle avait prêté le moulin. Elle avoua l’avoir confié quelques
heures à sa voisine pour l’aider à préparer sa réception. Le bûcheron dit
alors :
«Nous allons rendre cette invitation. Va
inviter les voisins ainsi que d’autres amis pour éviter qu’ils aient quelque
défiance.»
Quand les voisins arrivèrent, on les
distribua dans deux pièces différentes, les voleurs restant dans la pièce où se
trouvaient le maître et la maîtresse de céans.
On servit un magnifique couscous assorti
de légumes et de viande. Au moment d’attaquer le plat, le bûcheron mit sa
petite massue sur le sommet du cône de semoule et apostropha ses voisins :
«Nous vous avons prêté notre moulin. Mais
vous nous l’avez échangé avec un autre qui ne marche pas…»
Les voisins jurèrent en prenant le ciel et
la terre à témoins qu’ils n’avaient jamais fait chose pareille!
Alors le bûcheron dit simplement :
«Petite massue !... Fais ton
métier !...»
Et la petite massue donna aux voisins une
volée de coups qui les mit en sang. Finalement, ils se levèrent et s’enfuirent.
Mais la massue les suivit jusque chez eux. Le bûcheron leur cria :
«Rendez le moulin, sinon il vous frappera
jusqu’à la mort !...»
Tout honteux, les coupables rapportèrent
le moulin.
Et le vieux bûcheron put continuer à
faire vivre sa famille en paix, tandis que le djinn s’épanouissait dans son
vieux chêne.
D’après
J. Scelles Mille
«Deux grains de
grenade : Contes du Maghreb»
(Edit.
Maisonneuve Larose)
L’aveugle et
la mandoline
(Conte de Tunisie)
Il
y avait une fois un aveugle qui jouait admirablement de la mandoline. La
musique était son gagne-pain. Qu’eût-il fait sans son instrument ? Il organisait
dans sa petite chambre des soirées de thé pour la jeunesse. Il connaissait
d’innombrables airs et d’ailleurs n’avait pas de difficultés à en improviser de
nouveaux. Tandis qu’il jouait, les jeunes gens dansaient. Puis on buvait.
Quelques feuilles de thé, ce n’est pas onéreux et l’eau est gratuite. On
bavardait, on chantait, puis en partant, ceux qui le pouvaient laissaient sur
son petit plateau de cuivre quelque menue monnaie qui suffisaient à l’aveugle
pour acheter son pain, quelques épices et le peu de charbon nécessaire à son
canoun (petit fourneau de terre).
Un jour, les jeunes, qui ont toujours le
goût de l’aventure, entendirent parler d’un château hanté. Ils s’exaltèrent sur
le projet d’y emmener l’aveugle, puisque
celui-ci ne saurait rien de l’endroit où on l’attirerait et verrait rien
certainement pas les fantômes. Ils s’amusaient cruellement à la pensée
d’infirme ainsi aux prises avec les revenants.
Ils préparèrent quelques gâteaux et
quelques victuailles et allèrent de concert trouver le musicien :
«Ya Baba ! Nous sommes invités à une
grande soirée. Veux-tu venir avec nous pour jouer de ta mandoline? Il y aura un
bon repas! Tu feras ton thé. Tu mettras ton plateau et nous te garantissons une
belle recette !»
L’aveugle accepta. On l’amena (Dieu sait
où les aveugles peuvent être amenés!).
Les garçons avaient invités des
camarades pour grossir le nombre des figurants de la fête et s’amuser avec eux
de la bonne farce faite à l’infirme.
Celui-ci, bien innocent, joua de son
mieux. Mais, sans qu’il s’en aperçoive, vers minuit moins dix, les gars s’en
allèrent sur la pointe des pieds. Car les fantômes avaient l’habitude de se
présenter à l’heure précise de minuit.
L’infirme, n’entendant plus rien,
constata qu’il restait seul et – sans plus se soucier – se drapa dans son burnous,
mit sa mandoline par terre, posa sa tête dessus et s’endormit.
Or, voici qu’à l’heure fatale, une bande
de sept femmes en grand voile blanc pénétra dans la salle où dormait l’aveugle.
Elles le réveillèrent.
«Tu es musicien ! dirent les sept
sœurs. Continue à jouer, car nous aimerions danser!»
L’aveugle sentit le parfum qui se
dégageait d’elles. Il se mit à attaquer sa mandoline. Et il entendait le bruit
cadencé que faisaient les bracelets (Kholkhols) qu’elles portaient aux pieds, d’accord
avec les temps de la musique.
«Puisque tu sais si bien jouer, nechkou
‘alik» (Coutume de placer des pièces d’or au milieu du front des musiciens ou
des danseurs pour les récompenser).
L’aveugle se sentait toucher au front et
entendait tomber dans son plateau ce que les danseuses y jetaient.
A l’aurore, les sept sœurs lui
dirent :
«Reste dans le bien ! Tu nous as
bien fait danser !»
Et l’une après l’autre, elles se retirèrent.
L’aveugle palpa alors le contenu de son
plateau. C’était des épluchures d’orange. Il sourit avec indulgence et se remit
à dormir.
Mais, au matin, lorsqu’il voulut
prendre son plateau sous son bras pour s’en retourner, il était très lourd car
les peaux d’orange s’étaient transformées en louis d’or.
Les jeunes garnements, curieux,
arrivèrent :
«Ya Baba ! Comment as-tu passé la
nuit?
- Je n’ai jamais eu une nuit pareille!
De belles femmes chargées de bijoux m’ont rendu visite. Elles ont dansé au son
de m mandoline toute la nuit…
Et
maintenant, ma fortune est faite. Je n’ai plus besoin de vous…»
«Deux grains de grenade : Contes
du Maghreb»
(Edit. Maisonneuve Larose)
(2)
CONTES D’EUROPE :
France
Allemagne
Finlande
Kirghizstan
Lituanie
Russie-Caucase
Danemark
Les trois petits champs de la vieille
(Conte de France)
C’était, il y a quelques années, vers la
fin juin, dans un petit hameau du Jura, en pleine montagne perdue. Une route
acceptable y conduisait, puisque j’arrivais en automobile. Je n’avais
rencontrais personne depuis une heure. Enfin, je m’arrêtai pour trouver de
l’eau près d’un de quatre ou cinq maisons, et j’entrai dans la première,
légèrement isolée des autres.
C’était une chétive bicoque. Au fond,
j’aperçus, dans un grand fauteuil, une bonne vieille femme, l’air solide
encore, avec un jolie sourire sur la bouche et dans les yeux. Elle me dit
bonjour, sitôt que j’entrai, sans faire un pas à m rencontre. Je lui demandai
la permission de puiser de l’eau dans sa cour ; la paysanne me désigna le
seau dans un coin, je remplis mon radiateur et vins remettre en place tout ce
que j’avais dérangé.
Alors la vieille dit, en souriant :
- Il n’avait pas trop chaud, votre
cheval ?
Je crus qu’elle plaisantait.
- Ce n’est pas un cheval ! Mais une
automobile, il leur arrive aussi d’avoir soif.
- Une automobile ! Ah ! mon
Dieu ! et à ma porte?... Moi qui n’en ai jamais vu !
Je me mis à rire doucement.
- Venez voir la mienne !
- Hélas ! mon pauvre monsieur, ça ne
se voit donc pas que je suis infirme ? Voilà dix ans que ça m’a prise et
que je suis dans ce fauteuil. C’est une paralysie, bien sûr, et je ne bougerai
plus jamais.
J’apprends que son mari – encore solide
mais vieux – travaille quand même de l’aube au soir, dans leurs champs. Elle
dit : «Là-haut», parce qu’ils sont à demi-flanc de la montagne, à deux
lieues du hameau. Voilà dix ans qu’elle ne les a pas vus. Elle sait qu’elle
mourra bientôt sans leur avoir dit adieu.
Alors une idée me prend. Avec ma voiture,
je vais la conduire là-haut. Je la décide. J’appelle un voisin pour qu’il
l’aide. C’est qu’elle est un peu grosse, et lourde ! Bien doucement, bien
tendrement, nous la soulevons ; la voilà dans l’automobile, à côté de moi.
Nous partons lentement pour qu’elle n’ait pas froid, malgré la couverture dont
je l’ai enveloppée.
La vieille regarde de toute son âme.
Pensez que, même à un kilomètre de sa chaumière, ça devient pour elle, qui
n’est pas sortie depuis dix ans, quelque chose de plus beau que les
Amériques ! Elle me dit le chemin d’une voix qui tremble. La route monte,
enjambe le vallon. Le voici l’autre flanc de la montagne et rois petits champs
– si petits qu’on les traverserait en trois bons -, l’un déjà vert, l’autre
encore couleur de terre, et le troisième avec des arbres. J’ai compris :
ce sont eux, c’est là-haut…
Les champs étaient déserts, le vieux
qui les travaillait était déjà parti à l’approche de l’ombre. Mais il avait dû
prendre un sentier à travers les labours ; nous ne l’avions pas rencontré.
Quand il fallut regagner le village,
la paralytique eut un geste d’adieu. Elle approcha de ses lèvres pâles sa main
tremblante ; elle envoya un baiser à ce petit coin du monde qui avait été
l’univers de toute sa vie.
Pierre Frondaie
«Contes
réels et fantaisistes» (édit. Plon)
Le lion évadé
(Conte de France)
«Dites
donc, monsieur, vous n’auriez pas rencontré un lion ? » Lucien fut
obligé de s’arrêter. Un lion ? quel lion ? Il répondit avec
arrogance.
- Je ne sais pas du tout ce que vous voulez dire. »
Les trois hommes s’expliquèrent.
Qu’est-ce que Lucien entendit donc? Ils n’étaient des Apaches, comme il l’avait
cru, mais le propriétaire, le dompteur et le valet d’une ménagerie… Ils
possédaient un lion. Ils avaient par négligence laissé la porte de sa cage
ouverte : il s’était échappé. Ils en étaient étonnés eux-mêmes.
Lucien ne put que leur conter son
histoire du gros chien jaune. La bête
l’avait reniflé et s’était enfuie.
D’un commun accord, les trois hommes
s’écrièrent :
«Ça doit être lui, il aura peur.»
Ils se dirigèrent tous les quatre dans
la direction par où la bête s’était enfuie. Ils eurent de la chance. Au bout
d’une rue, ils aperçurent dans le lointain une grosse masse noire montée sur
quatre pattes et qui venait à eux. L’un des hommes dit :
«Mettons-nous sous une porte cochère,
parce que, s’il nous aperçoit, il va se sauver.»
Un autre eut une idée plus heureuse
encore :
Qu’un de vous vienne avec moi ;
nous allons gagner par détour le bout de la rue où nous sommes et nous
prendrons la bête par derrière. Restez où vous êtes, vous le tenez par devant.»
Il ne fallut pas trop longtemps. Les
chasseurs étaient divisés en deux groupes. L’instant vint où le lion fut entre
eux. Ce fut un instant tragique.
Aucune porte n’était ouverte pour que
l’animal pût s’y glisser. De quelque côté qu’il se dirigeât, il se heurtait à
ses chasseurs. Il essayait bien de s’enfuir en rasant les murs, de se couler
par u intervalle, mais l’homme auprès
duquel il passait alors, imitant le bruit de quelqu’un éternue, faisait :
«Vchou!» Le lion avait peur, revenait sur ses pas et ne savait plus que
devenir. De quelque côté qu’il fît front, il entendait ce bruit :
«Vchou!!!»
Les deux groupes se rapprochèrent,
l’animal fut cerné. Le dompteur le prit solidement par la crinière. Lucien, qui
n’éprouvait plus aucun sentiment de crainte, s’essaya lui aussi, à
faire « Vchou!». Mais le dompteur se fâcha et lui dit :
«Vous allez l’effrayer et me le faire
lâcher!»
Le plus difficile, ce fut d’entraîner le
lion dans la direction de sa cage. Il était fort résistant!…
On se comporta vis-à-vis du lion comme
on le fait à l’égard d’un âne rétif. Un homme marchait au-devant de lui, en lui
tendant une poignée de nourriture. Il lui suivait, attiré par la gourmandise.
On arriva avec bonheur à l’entrée de
la ménagerie. Les quatre hommes pénétrèrent à l’intérieur. L’hyène et l’ours
blanc dormaient. La porte de la cage au lion était ouverte. Le valet, d’un
geste large, y jeta son morceau de pain. Le lion fit un bond, sauta dessus et,
comme il le saisissait entre ses griffes puissantes, poussa un rugissement terrible
avant de le dévorer.
Ils n’eurent d’ennui qu’avec le chien
de garde, qui aboya avec férocité en apercevant Lucien qu’il ne connaissait
pas. Grâce à Dieu, il était enchaîné. L’un des hommes dit :
- «Heureusement que ce n’est pas
celui-là qui s’est échappé. Il aurait certainement mordu quelqu’un.»
Ch.-Louis
Philippe
«Les
Contes du Matin» (Ed. Gallimard)
Le Calife Cigogne
(Conte d’Allemagne)
Un beau jour, le Calife Kasside et son
vizir achètent chez un marchand ambulant une tabatière pleine d’une poudre
mystérieuse munie d’une notice écrite en latin. Le savant Sélim lit cette
notice où il est dit que quiconque ayant prisé cette poudre et prononcé mutabor
serait transformé en un animal de son choix. Mais il ne faut pas rire après la
transformation, sinon le mot serait oublié et il sera impossible de redevenir
un homme. Le Calife et son vizir se transformèrent en cigognes ; leur
première rencontre avec d’autres cigognes le fait rire. Le mot est oublié.
Les deux cigognes, le calife te le vizir,
sont condamnés à rester pour toujours des oiseaux. Volant au-dessus de Bagdad,
ils voient une cohue dans les rues et entendent des cris qui annoncent que le
pouvoir est pris par un certain Mirza. Ce dernier est le fils du magicien
Kachnour, lui-même le pire ennemi de Kasside. Les cigognes s’envolent alors vers le tombeau
du prophète pour y trouver libération du sortilège. En chemin, ils font halte
dans des ruines pour passer la nuit. Là, ils rencontrent une chouette qui parle
la langue des hommes et qui leur raconte son histoire.
Elle était la fille unique du roi des
Indes. Le magicien Kachnour qui l’avait vainement demandée en mariage pour son
fils Mirza, après s’être introduit dans le palais travesti en nègre, donna à la
princesse une boisson magique qui la transforma en chouette, ensuite il
transporta jusqu’à ces ruines en lui disant qu’elle resterait chouette jusqu’à
ce que quelqu’un consente à l’épouser. D’autre part, elle avait ouï dans son
enfance une prédiction selon laquelle le bonheur lui serait apporté par les
cigognes.
Elle propose au calife de lui indiquer
le moyen de se libérer du sortilège à condition qu’il promette de l’épouser.
Après quelques hésitations, le calife consent et la chouette l’amène dans la
chambre où se réunissent les magiciens. Là le calife surprend le récit de
Kachnour dans lequel il a réussi à tromper le calife. Cette conversation
redonne au calife le mot oublié : «mutabor». Le calife et le vizir
redeviennent des hommes, la chouette aussi, aussi, tous rentrent à Bagdad où
ils se vengent de Mirza et Kachnour.
Wilhelm Hauff
«Le Calife Cigogne», in Contes historiques,
Histoire du
chien
(Conte de Finlande)
Il y a de cela bien, bien longtemps, si
longtemps que j’i oublié quand, le chien vivait seul dans les bois et non dans
les maisons comme maintenant.
Un beau jour, il en eut assez de vivre
ainsi et, pour s’ennuyer moins, se mit à la recherche d’un compagnon.
Il se promena longtemps sans rencontrer
personne ; et voilà que tout à coup, entre deux arbres, il aperçut un
lièvre qui fuyait.
-
Hé ! petit lièvre, cria le chien. Ne te sauve pas et écoute-moi! Ne
veux-tu pas que nous vivions ensemble ? Ce serait bien plus amusant…
- Ma foi, dit le lièvre, pourquoi pas?
Essayons!
Ils choisissent un joli petit coin dans
la forêt et s’y installent.
La nuit venue, ils se couchent. Le
petit lièvre s’endort tout de suite, mais le chien reste éveillé ; il y a
des feuilles qui tombent, des branches qui craquent, des oiseaux de nuit qui
passent… et chaque fois il aboie.
Le petit lièvre ne peut pad dormir. Il se
fâche et dit au chien :
- Cesseras-tu d’aboyer, à la
fin ? Si jamais le loup t’entendait, il viendrait nous dévorer tous les
deux…
Le chien cesse d’aboyer et
réfléchit :
- Il n’est pas fameux, mon compagnon… Il
est peureux… Le loup vaudrait peut-être mieux, puisqu’il fait peur au lièvre…
Et le chien, laissant là le petit lièvre,
s’en alla à la recherche du loup.
Il chercha longtemps et, tout à coup, il
l’aperçut qui sortait d’un taillis.
- Hé ! Loup gris, museau
pointu ! cria le chien. Ecoute-moi. Ne veux-tu pas que nous vivions
ensemble? Ce serait bien plus amusant…
- Ma foi, dit le loup, pourquoi pas?
Essayons!
Le soir venu, ils s’installent pour
dormir. Mais au beau milieu de la nuit, le chien réveillé par un bruit se met à
aboyer.
Effrayé, le loup se réveille à son
tour :
- Tais-toi donc, dit-il au chien. Si
jamais l’ours t’entendait, il nous dévorerait tous les deux…
- Çà, pense le chien, il n’est pas
beaucoup plus courageux que le lièvre… Il a peur de l’ours qui est certainement
plus fort que lui!
Et le chien, laissant là le loup, s’en
alla à la recherche de l’ours.
Il le chercha longtemps, parmi les
arbres, les taillis, les rochers. Et voici que soudain, il se trouva nez à nez
avec lui.
C’était un gros ours brun et qui n’avait
l’air commode.
- Hé ! Ours brun, ours griffu!
Ecoute-moi. Ne veux-tu pas que nous vivions ensemble? Ce serait bien plus
amusant…
- Ma foi, pourquoi pas? grommela
l’ours. Essayons!
Ils se promenèrent toute la journée et,
le soir venu, ils se couchent. A peine l’ours est-il endormi que le chien se
met à aboyer.
Réveillé en sursaut, l’ours tremble de
frayeur.
- Mais tais-toi donc, dit-il furieux,
au chien. Si jamais l’homme t’entendait, il viendrait nous tuer…
- Eh bien, pense le chien, celui-là ne
vaut pas mieux que les autres… Il a peur de l’homme…
En plantant là l’ours qui s’était
rendormi, il partit à la recherche de l’homme.
Mais il eut beau chercher dans la forêt
entière, il n’en trouva pas. Il sortit sur la lisière et s’assit pour se
reposer.
Et il vit un homme qui s’avançait vers
lui, un bûcheron qui s’en venait couper du bois.
Quand le bûcheron fut tout près de lui, le
chien parla :
- Ecoute-moi, Homme, toi qui fait peur
à l’ours, qui peur au loup, qui fait peur au lièvre… Neveux-tu as me prendre
pour compagnon?
- Et pourquoi pas? Dit l’homme. Viens
avec moi, nous verrons…
Et l’homme emmena le chien dans sa maison.
Le soir, l’homme se coucha et s’endormit.
Au milieu de la nuit, le chien se mit à
aboyer. L’homme ne bougea pas. Le chien aboya plus fort. Alors l’homme se
réveilla et lui cria :
- Hé ! brave chien ! Mange si
tu as faim, bois si tu as soif, mais laisse-moi dormir tranquille, s’il te
plaît!
- Il n’a donc peur de rien, pensa le
chien qui se tut.
Il mangea but et s’endormit à son tour.
Depuis ce temps-là, le chien est resté
le compagnon de l’homme.
C’était un loup si bête
(Conte du Kirghizstan)
Il avait très faim, ce loup… et il partit
chercher quelque chose à manger.
Chemin faisant, il rencontra une
chèvre. Le loup s’arrêta et lui dit :
- Chèvre, chèvre, je vais te manger!
Et la chèvre répondit :
- Mais ne vois-tu donc pas, bon loup,
que je suis maigre comme un clou? Tu n’y songes pas ! Attends plutôt que
je fasse un saut jusqu’à la maison, et je te ramènerai deux chevreaux !
Cela fera bien mieux ton affaire!
Le loup consentit et la chèvre
s’enfuit.
Il attendit longtemps, longtemps…
Puis, perdant patience, il reprit son chemin.
Et voilà qu’il rencontra un mouton.
Le loup en fut content, et lui cria :
- Où cours-tu donc, mouton ?
Arrête-toi, je vais te manger !
Et le mouton répondit :
- Ne pourrais-tu choisir quelqu’un
d’autre pour ton repas ? Ne sais-tu pas que je suis le meilleur danseur du
monde ? Il serait vraiment dommage que je périsse…
Tu sais réellement danser ?
s’étonna le loup.
- Comment donc, seigneur loup. Je vais
te le prouver à l’instant, répondit le mouton.
Et il se mit à tournoyer et à décrire
des cercles de plus en lus grands, si bien qu’à la fin il disparut.
Le loup fut fâché de s’être laissé
encore prendre et continua son chemin.
Et voilà qu’il rencontra un cheval.
Le loup courut à lui et lui dit :
- Cheval, je te mange sur le
champ !
Et le cheval répondit :
- D’accord, d’accord… mais il faut
que tu te renseignes d’abord pour si tu as vraiment le droit de me manger…
- Comment ça ? demanda le loup.
- Sais-tu lire ? demanda le
cheval.
- Mais bien sûr, dit le loup.
- Alors, dit le cheval, c’est très
simple. Passe derrière moi et tu verras un écriteau sur lequel il est écrit si
tu as le droit de me manger ou non…
Le loup passa donc derrière le cheval,
qui lui décocha un tel coup de pied sur la tête qu’il en resta étourdi pour le
restant de sa vie.
Les trois cognées
(Conte de Lituanie)
Il y a de cela bien, bien longtemps,
vivait un pauvre bûcheron qui du matin au soir coupait du bois dans la forêt.
Un jour qu’il travaillait au bord d’une
rivière et qu’il tapait de toutes ses forces contre le tronc d’un chêne, le fer
de sa cognée se détacha brusquement du manche et plouf! tomba dans l’eau.
Et voilà le pauvre bûcheron qui se
lamente.
- Cognée, ma vieille cognée ! Que
ferais-je désormais sans toi ? Tu étais mon gagne-pain, tu étais mon
soutien… Nous avons coupé tant d’arbres ensemble… Comment te repêcher ?
Pendant qu’il se désolait ainsi, avait
surgi, on ne sait d’où, un petit vieux à la longue barbe blanche.
- Qu’as-tu à gémir bûcheron ?
demanda le petit vieux.
- Ma cognée est tombée dans l’eau,
répondit le bûcheron. Je suis bien trop pauvre pour en racheter une autre… Avec
quoi gagnerai-je mon pain et celui de mes enfants, à présent ?
- N’est-ce que cela ? dit le
vieillard. Attends, ne pleure plus, je vais te rendre ton trésor.
Il enleva sa veste, longea dans la
rivière et réapparut presque aussitôt.
- Voilà ta cognée, cria-t-il en
brandissant une étincelante cognée d’or.
- Mais non, ce n’est pas là ma cognée,
dit le bûcheron.
Le petit vieux replongea et réapparut
aussitôt. Cette fois-ci il brandissait une cognée d’argent.
- Est-ce celle-là ? cria-t-il.
- Hélas, dit le bûcheron, celle-là non plus
n’est pas la mienne.
Une troisième fois, le petit vieux
plongea.
Quand il revint à la surface, il tenait
à la main la vieille cognée de fer du pauvre bûcheron.
- Ah ! se mit à dire ce dernier.
Quel bonheur! Tu l’as trouvée, ma vieille cognée ! Merci, petit vieux,
merci ! et que le Ciel te bénisse!
Et prenant la cognée, il se préparait à
renter chez lui lorsque le petit vieux le rappela.
- Tu es un honnête, un brave bûcheron,
lui dit-il, et pour ta récompense, je te donne aussi les cognées d’or et
d’argent. Va en paix et sois heureux!
Vous imaginez la joie du bûcheron !
Rentré dans son village, il raconta à tout le
monde sa merveilleuse aventure et venait qui voulait admirer les cognées d’or
et d’argent.
Mais son voisin, son riche et avare
voisin se dit :
- Après tout, pourquoi n’irais-je
pas, moi aussi ?
Et le voilà qui va dans la forêt, au
bord de la rivière, et cogne, je te cogne, fait semblant d’abattre un arbre
avec une vieille cognée de fer rouillée.
Au bout d’un instant, il la laisse
glisser dans l’eau.
Et de se désoler, et de se lamenter…
Le petit vieux parut aussitôt.
- Qu’as-tu, bûcheron, à gémir
ainsi ?
- Ma cognée, ma belle cognée est
tombée dans l’eau… répondit l’avare.
- N’est-ce que cela ? dit le
petit vieux. Attends je vais te la retrouver.
Il enleva sa veste, plongea dans la
rivière et réapparut aussitôt, tenant la vieille cognée à la main.
- Voilà ta cognée ! cria-t-il.
- Ce n’est pas la mienne, ce n’est
pas la mienne, répondit le rusé paysan.
Le petit vieux replongea et revint
cette fois avec une cognée d’argent.
- Est-ce celle-ci ? cria-t-il.
- Non, non, ce n’est pas la mienne, répondit
l’avide paysan.
Le petit vieux replongea une
troisième fois et revint aussitôt à la surface. Il tenait à la main une cognée
d’or.
- Ah ! s’écria le malhonnête
paysan, cette fois-ci je la reconnais, c’est la mienne, c’est ma belle
cognée !
- Ah ! vraiment, dit le
vieillard, eh attrape-la donc !
El la cognée vint siffler aux
oreilles du paysan. Mais hop ! avant qu’il ait eu le temps de la saisir,
elle retomba dans l’eau où elle disparut avec le petit vieux.
Le mauvais paysan eut beau appeler
et se lamenter, personne ne lui répondit plus.
Il s’assit alors au bord de l’eau
dans l’espoir de voir réapparaître le petit vieillard à la barbe blanche…
Mais probablement y est-il encore… Ne
l’avez-vous jamais vu?
Un homme avisé
(Conte de Russie-Caucase)
Un jour,
un chamelier perdit un des chameaux de sa caravane. Il partit à sa recherche.
Courant à travers la steppe, il rejoignit un homme monté sur un cheval.
Ils se saluèrent, s’offrirent du tabac et
fumèrent.
- J’ai perdu mon chameau, se plaignit le
chamelier. Ne l’aurais-tu pas rencontré ?
- C’est un chameau borgne de l’œil
gauche, n’est-il pas vrai ? auquel il manque les dents de devant ?
- C’est vrai, c’est vrai ! se
réjouit le bonhomme. Où est-il ?
Comment veux-tu que je le sache ? J’ai
tout juste vu sa trace hier…
Mais le propriétaire du chameau ne le
crut pas, l’accusa d’avoir volé l’animal et le traîna devant le juge.
- Que peux-tu pour ta défense ?
demanda le juge.
Et le cavalier répondit :
- Je ne puis rien dire pour ma défense,
mais je puis encore ajouter quelque chose à mes observations !
Eh bien, parle ! dit le juge.
- Sur un des côté de son chargement
était attaché un seau de miel… Sur l’autre, il avait du grain.
- Vous voyez bien ! C’est lui le
voleur ! s’écria le chamelier.
Le juge en était persuadé, lui aussi.
Il demanda cependant à l’accusé :
- Tu l’as vu ce chameau ?
- Non, répondit l’accusé.
- Alors comment peux-tu savoir tout
cela ?demanda le juge.
- Le chameau est borgne de l’œil gauche,
oui, parce qu’il ne broutait l’herbe que sur le côté droit du sentier.
- Et comment sais-tu, alors, qu’ils lui
manquent les dents du devant ?
- Parce qu’en broutant l’herbe, il
laissait toujours, au milieu, des touffes de ses chardons préférés.
- C’est juste. Mais comment sais-tu
qu’il portait du miel et du grain ?
- C’est bien simple ! d’un côté du
sentier des mouches étaient posées sur les gouttes de miel et de l’autre
sautillaient des moineaux qui picoraient des grains de blé.
- C’est ma foi vrai ! s’écrièrent
ensemble le juge et le propriétaire du chameau perdu.
Et le cavalier put reprendre
tranquillement son chemin.
D’après Natha Caputo
«Contes
des quatre vents» (Edit. Nathan)
La petite fille aux allumettes
(Conte du Danemark)
C’était le soir du dernier jour de
l’année, le soir approchait, il faisait effroyablement froid ; il neigeait
depuis le matin ; il faisait déjà sombre. Au milieu des rafales, par ce
froid glacial, une pauvre petite fille
marchait dans la rue : elle n’avait rien sur la tête, elle était pieds
nus. Lorsqu’elle était sortie de chez elle le matin, elle avait eu de vieilles
pantoufles beaucoup trop grande pour elle. Aussi les perdit-elle lorsqu’elle
eut à se sauver devant une file de voitures ; les voitures passées, elle chercha après ses
chaussures ; un méchant gamin s’enfuyait emportant en riant l’une des
pantoufles ; l’autre avait été entièrement écrasée.
Voilà la malheureuse enfant n’ayant plus
rien pour abriter ses petits petons. Dans son vieux tablier, elle portait des
allumettes : elle en tenait à la main un paquet. Mais, ce jour, la veille
du nouvel an, tout le monde était affairé ; par cet affreux temps,
personne ne s’arrêtait pour considérer l’air suppliant de la petite qui faisait
pitié. La journée finissait, et elle n’avait pas encore vendu un seul paquet
d’allumettes. Tremblante de froid et de faim, elle se traînait de rue en rue.
Des flocons de neige couvraient sa longue chevelure blonde.
Enfin, après avoir une dernière fois
offert en vain son paquet d’allumettes, l’enfant aperçoit une encoignure entre
deux maisons, dont l’une dépassait un peu l’autre. Harassée, elle s’y assied et
s’y blottit, tirant à elle ses petits pieds : mais elle grelotte et
frissonne encore plus qu’avant et cependant elle n’ose rentrer chez elle. Elle
n’y rapporterait pas la plus petite monnaie, et son père la battrait.
L’enfant avait ses petites menottes toutes
transies. « Si je prenais une allumette, se dit-elle, une seule pour
réchauffer mes doigts?» C’est ce qu’elle fit. Quelle flamme merveilleuse
c’était ! Il sembla tout à coup à la petite fille qu’elle se trouvait
devant un grand poêle en fonte, décoré d’ornement en cuivre. La petite allait
étendre ses pieds pour les réchauffer, lorsque la petite flamme s’éteignit
brusquement : le poêle disparut, et l’enfant restait là, tenant en main un
petit morceau de bois à moitié brûlé.
Elle frotta une seconde allumette :
la lueur se projetait sur la muraille qui devint transparente. Derrière, la
table était mise : elle était couverte d’une belle nappe blanche, sur
laquelle brillait une superbe vaisselle de porcelaine. Au milieu, s’étalait une
magnifique oie rôtie, entourée de compote de pommes : voilà que la bête se
met en mouvement et, avec un couteau et une fourchette fixés dans sa poitrine
elle était couverte, vient se présenter devant la petite fille. Et puis, plus
rien : la flamme s’éteint. L’enfant prend une troisième allumette, et elle
se voit transportée près d’un arbre de Noël, splendide. Sur ses branches
vertes, brillaient mille bougies de couleurs : de tous côtés, pendait une
foule de merveilles. La petite étendit la main pour saisir la moins
belle : l’allumette s’éteint. L’arbre semble monter vers le ciel et ses
bougies deviennent des étoiles : il y en a une qui se détache et qui
descend vers la terre, laissant une traînée de feu.
«Voilà quelqu’un qui va mourir» se dit la
petite. Sa vieille grand-mère, la seule qui l’avait aimée et chérie, et qui
était morte il n’y avait pas longtemps, lui avait dit que lorsqu’on voit une
étoile qui file, d’un autre côté une
monte vers le paradis. Elle frotta encore une allumette : une grande
clarté se répandit et, devant l’enfant, se tenait la vieille grand-mère.
- Grand-mère, s’écria la petite,
grand-mère, emmène-moi. Oh ! tu vas me quitter quand l’allumette sera
éteinte : tu t’évanouira comme le poêle si chaud, le superbe rôti d’oie,
le splendide arbre de Noël. Reste, je te prie, emporte-moi. Et l’enfant alluma
une nouvelle allumette, et puis une autre, et enfin tout le paquet, pour voir
la bonne grand-mère, le plus longtemps possible. La grand-mère prit la petite
dans ses bras et elle la porta bien haut, en un lieu où il n’y avait plus ni de
froid, ni de faim, ni de chagrin : c’était devant le trône de Dieu.
Le
lendemain matin, cependant, les passants trouvèrent dans l’encoignure le corps
de la petite ; ses joues étaient rouges, elle semblait sourire ; elle
était morte de froid, pendant la nuit qui avait apporté à tant d’autres des
joies et des plaisirs. Elle tenait dans sa petite main, toute raidie, les
restes brûlés d’un paquet d’allumettes.
- Quelle sottise ! dit un
sans-cœur. Comment a-t-elle pu croire que cela la réchaufferait ? D’autres
versèrent des larmes sur l’enfant ; c’est qu’ils ne savaient pas toutes
les belles choses qu’elle avait vues pendant la nuit du nouvel an, c’est qu’ils
ignoraient que, si avait bien souffert, elle goûtait maintenant dans les bras
de sa grand-mère, la plus douce félicité.
Hans Christian Anderson
«La
petite fille aux allumettes»
(3)
CONTES D’ASIE :
Arabie
Japon
Chine
Inde
Hind et Bchr
(Conte d’Arabie)
Il était un jeune nommé Bchr qui
fréquentait souvent le Prophète. Il appartenait à la tribu Bany Ossd ben Abd
al-Azy. Lors de ses allers et retours, il passait par Juhayna : un jour,
une fille (…) nommée Hind le regarda et l’aima. Hind était la fille de Fahd et
avait un mari nommé Sa’ad ben Saïd. Hind avait une grande part de beauté. Les
sept premières lettres échangées avant le moment où Bchr pénètre dans la maison
d’Hind grâce à la ruse de la vieille rebouteuse Djanoub. Aussi, est-ce en
larmes que Bchr, contrit, raconte son aventure à son juge: «Par Dieu, oh
messager de Dieu, je n’ai plus menti depuis que j’ai cru en vous et je n’ai pas
commis l’adultère depuis que j’ai juré qu’il n’y a de Dieu que Dieu». Apprenant
l’attitude de Bchr, le mari d’Hind s’écrit : «Dieu merci ! Il y a
encore dans le pays de Mahomet quelqu’un qui ressemble à l’ami Joseph que la
femme de l’Excellence sollicita de sa personne et qu’il refusa tout net, en
répétant : Je crains le Dieu des mondes». Plus tard, le divorce d’Hind influence
Bchr. Hind, vexée d’avoir été par lui obligée de se justifier devant le
prophète se nourrit de colère contre Bchr. L’amour entré dans son cœur, Bchr
perd l’appétit et meurt, suivi d’Hind en quelques mois. Une fois les amants mis
en terre, il pousse sur leurs tombes des arbustes, toujours forts et vigoureux,
qui s’enlaçant couvrent les tombeaux d’une ombre protectrice.
D’après
Waël Rabadi
«Portraits croisés d’amoureux
légendaires :
Tristan et Iseult
et Hind et Bchr : étude
comparée de deux
récits médiévaux»
Sindibad
à l’île des monstres
(Conte
d’Arabie)
Sindibad le marin fut un riche parmi les
riches de Bagdad dont la réputation était si grande au temps du calife Haroun
a-Rachid. Il était célèbre par ses
voyages au cours desquels il s’exposa à tant de périls et de risques et
rencontra tant d’horreurs. Sindibad dit : «Après avoir passé une durée
l’esprit tranquille et le cœur reposé des peines de la m«L’origine des contes
populaires», Op.cit., p.3.
er,
des périls et des risques, mon âme aspira au voyage et au grand profit.
J’achetai beaucoup de marchandises et louai avec un groupe de négociant un
bateau qui mit les voiles vers le large.
Nous naviguions d’une mer à l’autre, d’un
pays à l’autre, admirant, vendant et
achetant, jusqu’à ce qu’un vent violent souffla et nous fit perdre la voie.
Nous errâmes dans la mer, sans savoir quelle direction prendre. Nous aperçûmes
au loin une grande île. Nous ne pûmes y arriver et que le capitaine du vaisseau
la voit qu’une lame frappa l’avant du bateau qui replia les voiles et nous
cria : «O passagers du bateau ! Nous sommes finis ; les
destinées nous ont jetés dans l’îles des nains sauvages!».
Le capitaine n’eut pas le temps de finir
sa parole que nous fûmes encerclés par ces nains semblables à des singes dont
la taille ne dépassait pas deux pieds (…). Ils dirigèrent rapidement le bateau
vers la côte de l’île, nous y fîmes descendre, après avoir rompu les cordes de
leurs dents; puis ils s’emparèrent du navire et mirent les voiles vers un lieu
inconnu, en nous nous laissant dans l’embarras. Nous marchâmes dans l’île en
mangeant de ses fruits et ses herbes, et bûmes de ses ruisseaux. Nous y
aperçûmes un grand et haut palais dont la porte était fermée. Nous nous sommes
entraidés pour l’ouvrir et nous y pénétrâmes et nous trouvâmes dans sa cour un
amas d’ossement humains. Cela nous affligea et nous terrorisa.
Nous persistâmes ainsi toute la
journée ; au coucher du soleil, la terre tremble sous nos pieds et nous
entendîmes un écho dans l’air. Puis un géant entra dans le palais, au visage
énorme, à la taille aussi haute qu’un grand palmier, et aux yeux comme
rougeoyant des flammes (…). Il me tâta comme un boucher tâtant l’agneau à
égorger et me trouva faible et chétif. Il prit un autre homme (…) et le rejeta.
Ensuite, ce fut le tour du capitaine du bateau, qui fut gras et large
d’épaules, très costaud. Le géant prit une broche, le transperça, le mit à
rôtir sur un grand feu. Une fois cuit, il le mangea en le déchiquetant de ses
griffes et en jetant ses os autour de lui et s’endormit (…).
Après sa sortie, nous nous mîmes d’accord
pour bâtir une barque (…) et décidâmes de tuer ce grand monstre. Le géant
revint au palais, dîna en dévorant l’un d’entre nous et s’endormit en ronflant.
Nous mîmes deux broches au feu jusqu’à ce qu’elles devinssent rouges comme des
braises et nous les lui enfoncèrent de toutes nos forces dans les yeux. Il
hurla de douleur (…). Nous accourûmes vers la barque. Nous le poussâmes vers la
mer, et montâmes dedans. (…) Mais Non loin de là, nous fûmes assaillis par un
groupe de ses semblables qui nous jetaient de gros rochers. La plupart d’entre
nous y périr et n’en restaient que trois, moi et deux autres.
«Al Qirâatu al Musawaratu, t.2»,
(Edit. Maktabat
al Wahda al Arabiyya)
Le jugement du magistrat Oôka
(Conte du Japon)
Il était une fois, à l’époque des
Tokugawa, un plâtrier qui laisse tomber dans la rue sa bourse qui contenait
trois ryô (unité monétaire de l’époque), son sceau et une note de paiement. Un
charpentier la ramasse. Le voici bien ennuyé. Il aimerait rendre à son
propriétaire cette bourse car trois ryô constituaient à ses yeux une petite
fortune et il se disait que la personne qui les avait perdus devait être malheureuse.
Aussi se résolut-il à lire la note de paiement afin d’y découvrir l’adresse du
propriétaire.
Il se rend non sans peine à la maison du
plâtrier et là, contre toute attente, ce dernier refuse de reprendre la bourse
tout en acceptant les autres objets. «La somme de trois ryô», dit-il, «m’a
quitté de son plein gré pour entrer dans votre main. Je n’aimerai pas reprendre
une somme aussi ingrate. Elle est à vous.» De telles paroles firent l’effet d’une
insulte et le charpentier se met en colère. Il avait fait l’effort de venir
jusqu’au plâtrier pour lui rendre pour lui rendre son bien et le voici objet de
brimade. «Non ! répondit-il, «je ne veux pas de cette bourse». Les voisins
interviennent alors et proposent de porter l’affaire devant le juge Oôka.
Ayant entendu les arguments des
plaignants, le juge décida de confisquer la somme puis alloua à chacun deux
ryô. Devant l’assemblée des voisins et amis, il expliqua ainsi sa
décision : «Je suis heureux de trouver des personnes aussi honnêtes que vous.
Pour vous récompenser j’ai rendu la décision que je voudrai intituler
« trois les trois perdent un ryô». Plâtrier ! Vous avez perdu un ryô
parce que si vous n’aviez perdu votre bourse vous auriez gardé vos trois ryô.
Charpentier, vous avez aussi perdu un ryô car si vous aviez accepté l’offre du
plâtrier vous auriez gagné trois ryô. Et moi aussi j’ai perdu un ryô, celui que
j’ai ajouté pour vous en distribuer deux chacun».
Dans ce jugement, il n’y ni gagnant ni
perdant – du moins si nous selon notre logique occidentale – Tous doivent
sacrifier quelque chose pour le rétablissement de la paix. Même le juge. C’est
l’idéal de la vie sociale que de ne donner naissance à aucun conflit. S’il s’en
produit un par malheur, les intéressés doivent s’efforcer de parvenir à un
accord volontaire.
D’après Philippe Deval
«Un jugement attribué à un
magistrat nommé Oôka»
«LE CHOC DES
CULTURES» (Edit. Eska)
A la recherche du soleil
(Conte de Chine)
Autrefois, nous, les Zhuangs, nous savions
que dans le ciel, il y avait le soleil qui se levait à l’est, et que tous les
êtres vivants ne pouvaient vivre ni se multiplier sans lui. Mais ses rayons
n’arrivaient pas jusqu’à nous !
En ce temps-là, nous vivions jour et nuit,
plongés dans les ténèbres absolues, privés de chaleur et de lumière ; les
pays était infesté d’animaux sauvages : tigres, panthères, chacals et
loups qui prélevaient sur nous un lourd tribut. Combien d’hommes dans une telle
obscurité étaient dévorés par ces bêtes féroces ? un nombre incalculable. Seul
le soleil aurait permis de les exterminer. Aussi, pensa-t-on à envoyer
quelqu’un le chercher.
A cette nouvelle, un grand tumulte
s’éleva, chacun voulait avoir l’honneur de cette mission.
Ce fut d’abord un vieillard de plus de
soixante ans qui sortit de la foule :
- J’irai, dit-il, comme je suis vieux, je
ne suis plus bon à grand-chose pour le travail des champs, mais je peux encore
marcher, vous pouvez me confier cette mission.
Mais un homme robuste, d’âge moyen, se
fraya un chemin au milieu de la foule et s’adressa au vieillard :
- Vous ne pouvez y aller ! moi je
suis très solide, je peux faire facilement cent soixante lis [cinq cent mètres]
par jour, j’arriverai très vite au soleil.
Après celui-ci, beaucoup d’autres jeunes
gens pleins de santé demandèrent aussi la faveur d’accomplir cette
mission ; chacun donnait ses raisons et tous assuraient qu’ils seraient
promptement de retour.
Alors, un petit garçon d’environ dix
ans éleva la voix :
- Je vous dis «non» à tous, moi ;
les grands-pères, les oncles, les tantes, les frères et les sœurs aînés ne
peuvent pas parti ; vous semblez tous oublier que le soleil est loin, très
loin de nous. Pour y arriver, quarante ou cinquante ans ne suffiraient même
pas, il faut compter quatre-vingts à quatre-vingt-dix ans peut-être. Moi je
suis jeune, il est clair que je suis le seul qui puisse faire ce voyage, et
j’ai de grandes chances d’y parvenir.
Aussitôt qu’il eut finit de parler, une
vive discussion s’ensuivit :
- L’enfant a raison.
- Il est fort et plein de santé.
- Nous devons le laisser aller.
- Il est très intelligent.
- Silence ! vous tous ! cria
une jeune femme enceinte nommée Male, âgée d’environ vingt ans, en agitant la
main au-dessus de sa tête. Tous alors firent silence. Elle continua :
- Cet enfant a bel et bien raison, le
soleil est très très loin de nous, je ne crois qu’on puisse y arriver dans
quatre-vingts ou quatre-vingt-dix ans. D’ailleurs, quand on a quatre-vingts
ans, on éprouve des difficultés pour marcher. Il vaut mieux que me laissiez y
aller, parce que je suis jeune et forte, ni les montagnes aux cimes les plus
élevées, ni les serpents, ni les bêtes sauvages ne me font peur. En plus de
cela, je porte un enfant dans mon sein, si je ne peux pas arriver au but de mon
voyage, mon enfant pourra continuer.
Tout le monde applaudit à ces paroles.
On décida de la laisser partir et lui recommanda d’allumer un grand feu
aussitôt qu’elle serait arrivée au soleil. Alors elle se mit en route et marcha
toujours vers l’est. Huit mois après, elle mit au monde un gros garçon ;
puis, avec lui, elle reprit la route.
Elle marcha, marcha, marcha toujours
pendant soixante-dix ans, elle était alors épuisée qu’elle ne pouvait plus se
traîner. Elle s’arrêta chez un paysan et dit à son fils de continuer la route
tout seul.
Pendant ces soixante-dix ans, mère et
fils avaient escaladé des milliers de hautes montagnes, traversé des milliers
de grands fleuves, et rencontré des milliers de serpents venimeux et d’animaux
sauvages. Ils éprouvèrent en route toutes sortes de souffrances et de
privations, et en maintes occasions, ils risquèrent leur vie, mais ils
réussirent à passer à travers tous les dangers. Grâce à leur robuste
constitution, ils purent gravir les montagnes les plus escarpées et lutter
contre les animaux sauvages. D’ailleurs, partout sur leur passage, ils rencontrèrent
de braves gens qui, ayant su qu’ils allaient chercher le soleil, étaient
désireux de les aider : ils les guidaient dans les montagnes, leur
faisaient passer de grands fleuves par bateau, leur donnaient des vêtements et
des chaussures, et préparaient leurs repas.
Après le départ de Male, chaque matin,
de bonne heure, au pays, les gens s’empressaient de regarder vers l’est pour
voir si le signal s’allumait dans le ciel. Mis dix ans s’étaient écoulés sans
qu’ils aient rien pu voir. Ils regardèrent encore pendant dix ans sans rien
voir. Trente, quarante… puis soixante-dix ans, toujours rien ! Tout était
comme autrefois ; pas de lumière, pas de chaleur, le pays était toujours
plongé dans l’obscurité et peuple de tigres, de panthères, de chacals et de
loups.
On
pensa que Male était morte en route, on renonça à tout espoir.
Ce fut le dernier jour de 99ème
année, un instant avant le lever du soleil, qu’on vit soudain un grand feu
brûler à l’est teintant le ciel d’un rouge de sang. Presqu’en même temps, un
soleil brillant se leva dardant ses rayons d’or dans tous les coins du pays.
Les tigres, les panthères, les chacals et les loups, qui avaient fait tant de
ravages pendant des siècles et des siècles, furent exterminés.
Depuis ce jour, en souvenir de Male et de
son fils, nous les Zhuangs, nous allons travailler dans les champs quand le
ciel commence à rougir à l’est et ne rentrons que quand le soleil se couche à
l’ouest.
«A
LA RECHERCHE DU SOLEIL, CONTES
POPULAIRES CHINOIS » (Edit. En
Langues étrangères, Beijing)
Compassion
(Conte de l’Inde)
Râmânuja, l’un des grands maîtres du
Védânta, était généreux. Il regardait tous les humains pareillement, offrait à
tous son attention, aux hommes comme aux femmes quelque soit leur caste. Il
était même chaleureux à l’égard des hors-caste. Il scandalisait les gens de son
temps.
Au temps où il cherchait encore sa voie,
il approcha un maître et le pria de l’initier. Il lui offrit une noix de coco.
Le maître, reconnaissant une grande âme, prit la noix, la fendit d’un coup sec.
Ainsi fut-il dit sans parole que son mental était brisé et que son égo pouvait
s’écouler.
Puis il murmura à l’oreille du disciple
le mantra sacré.
- Répète-le avec tendresse, avec
intelligence bien sûr, avec abandon et passion, avec détachement surtout. Ce
mantra est d’une grande puissance, il te libérera sans faute de l’ignorance.
Répète-le en secret, garde-le au fond de ton cœur, ne le communique à personne.
- Pourquoi donc ne puis-je le dire à
haute voix, devant les gens ?
- Si tu le divulgue, il libérera celui
qui l’aura entendu, mais toi tu continueras à errer dans ce monde, plein
d’ignorance et de douleur.
Râmânuja quitta le maître, grimpa
aussitôt sur le toit du temple le plus haut. De là, il appela la population
d’une voix forte :
- Venez et écoutez bien : le maître
m’a donné le plus puissant mantra qui sauve assurément celui auquel il est
transmis. Entendez-le, répétez-le : « Aum namo narayana.» Vous l’avez
bien entendu ? « Aum namo narayana. Aum namo narayana!»
Le maître aussi l’avait entendu,
évidemment. Il fit appeler Râmânuja. Le disciple vint sans tarder.
- Pourquoi malgré mon avertissement,
as-tu divulgué ce précieux mantra sur la place publique ? lui
demanda-t-il, effaré.
- Je suis prêt à vivre encore mille vies
d’ignorance et de douleur si ceux que je vois là, devant moi sur la place, sont
tous sauvés dès cette vie, répondit paisiblement le disciple.
Martine Quentrric-Séguy
«Compassion», «Contes sages de l’Inde»
(4)
CONTES D’OCÉANIE :
Australie
Nouvelle Zélande
Iles Fidji
Le retour des fleurs
(Conte d’Australie)
Comme il ne pouvait plus supporter les
hommes et leur méchanceté, le plus puissant de tous les sorciers avait décidé
de quitter son pays et de se réfugier tout au sommet de la plus haute des
hautes montagnes. Aussitôt dit, aussitôt fait… Il s’en alla.
Un grand malheur s’abattit sur la
nature ; toutes les fleurs, celles des bois, celles des prairies, celles
collines, celles des bords de mer, celles du long des rivières et celles des
lacs moururent instantanément. Il n’y en eut pas une seule qui survécut. Le
pays, jadis si beau et si fleuri devint rapidement un désert. Tous les animaux,
les oiseaux, les papillons, les insectes s’enfuirent après la mort des fleurs. Pour
voir les fleurs, les habitants ne pouvaient user que de leur imagination. Mais
les enfants, qui n’avaient jamais connu ces merveilles, ne voulaient pas croire
les anciens.
- Vous ne racontez que des histoires, leur
disaient-ils et ils s’en allaient dans le décor
triste d’un pays sans fleurs.
Parmi tous ces enfants, il en était qui ne
pouvait imaginer que tout eut disparu pour toujours. Lorsque sa mère, lassée de
raconter l’ancien temps, se taisait, il réclamait encore et encore d’autres
histoires car il aimait entendre parler de la beauté des fleurs.
Il pensait que lorsqu’il serait homme, il
partirait à la recherche du grand sorcier et lui demanderait de redonner de la
couleur au pays.
Les années passèrent.
Un jour, il fut grand. Son amour des fleurs
avait grandi avec lui. Il s’en alla donc trouver sa mère et lui dit :
- Mère, je vais m’en aller à la recherche
du grand sorcier et lui demander de nous rendre les fleurs.
Sa mère le regarda avec des yeux remplis
d’effroi.
- Mais fils ! s’écria-t-elle, tout ce
que je t’ai raconté n’était que des histoires. Il ne faut jamais croire aux
histoires. Je te disais ce que ma mère me racontait parce qu’elle l’avait
entendu raconter par sa mère qui le tenait de sa mère. Malheur à toi ! Les
fleurs n’ont probablement jamais existé. Tu aurais beau marcher mille ans,
jamais tu ne trouverais le sorcier qui vit tout en haut de la plus montagne.
Mais le fils ne l’écouta même pas, il prit
son baluchon et s’en alla. Les gens du pays qui le voyaient passer se moquaient
de lui :
- Ce garçon est fou ! disaient-ils.
In n’y a que les fous qui croient aux histoires.
Le jeune homme se dirigea vers le nord. Il
marcha longtemps, longtemps, longtemps et arriva au pied d’une montagne, si
haute, si haute que son sommet était invisible.
Il tourna autour de la montagne, mais ne
vit aucun sentier, seulement de la roche et des cailloux. Il tourna encore et encore. Las de tourner, il
se dit :
- «Il faudra bien que je découvre un
chemin. Le sorcier a dû le prendre pour atteindre le sommet.»
Il inspecta avec attention les rochers
et finit par découvrir une petite marche. En regardant de plus près, il aperçut
une autre petite marche et puis encore une autre. Lorsqu’il leva les yeux vers
le sommet de la montagne, il aperçut un escalier et il se mit à grimper sans
jamais regarder en bas pour ne pas avoir le vertige.
A la fin du premier jour, il s’arrêta
sur une terrasse. Le sommet de la montagne n’était pas visible. Il en fit de
même le deuxième, puis le troisième, puis le quatrième, puis le cinquième, puis
le sixième jour. Il commençait à se décourager quand, au soir du septième jour,
il aperçut enfin le sommet. A force de courage et malgré la fatigue accumulée
depuis 7 jours, il parvint à l’atteindre juste au moment où le soleil avait
complètement disparu et que la nuit avait recouvert le monstre de pierre. Arrivé
tout en haut, il aperçut une source. Il se pencha pour y boire un peu d’eau. Au
premier contact de l’eau sur ses lèvres, toute sa fatigue s’évapora. Il se
sentit fort et heureux comme jamais dans sa vie. Tout à coup, derrière lui, il
entendit une voix qui lui demanda ce
qu’il était venu chercher sur la plus haute des hautes montagnes.
- Je suis venu, dit-il, pour rencontrer
le grand sorcier et lui demander de nous rendre des fleurs et des insectes. Un
pays sans fleurs, sans oiseaux et sans abeilles, est triste à mourir. Seule la
beauté peut rendre les gens bons et je suis certains que les gens de mon pays
cesseraient d’être méchants, si le sorcier leur redonnait les fleurs.
Alors, le jeune homme se sentit soulevé
par des mains invisibles. Il fut transporté délicatement vers le pays des
fleurs éternelles Les mains invisibles le déposèrent sur le sol au milieu d’un
tapis de fleurs multicolores. Le jeune homme ne pouvait en croire ses yeux. Il
y en avait tant et jamais il n’avait imaginé que les fleurs puissent être aussi
belles ! Dans l’air, un délicieux parfum flottait et les rayons du soleil
dansaient sur le sol multicolore comme des milliers et milliers d’arcs-en-ciel.
La joie du jeune fut si grande, qu’il se mit à pleurer.
La voix lui dit de cueillir les fleurs
qu’il préférait. Il s’exécuta et en cueillit de toutes les couleurs. Quand il
en eut plein les mains charges, les mains invisibles le reconduisirent au sommet
de la montagne.
Alors, la voix lui dit :
- Rapporte ces fleurs dans ton pays.
Désormais, grâce à toi, ton pays ne sera plus jamais sans fleurs. Il y en aura
pour toutes les régions. Le vent du nord, de l’est, du sud et de l’ouest leur
apporteront la pluie qui sera leur nourriture, et les abeilles vous donneront
du miel qu’elles cherchent dans les fleurs.
Le jeune homme remercia et commença
aussitôt la descente de la montagne qui, malgré la quantité de fleurs qu’il
portait, lui parut bien plus facile que la montée.
Quand il revint dans son pays, les
habitants, en apercevant les fleurs et en respirant leur parfum, ne voulurent
pas croire à leur bonheur. Puis, quand ils surent qu’ils ne rêvaient pas, ils
dirent :
- Ah ! nous savions bien que les
fleurs existaient et que ce n’étaient des histoires inventés par nos
ancêtres.
Et leur pays redevint un grand jardin.
Sur les collines, dans les vallées, près des rivières, des lacs et de la mer,
dans les bois, dans les champs et dans toutes les prairies, les fleurs crûrent
et se multiplièrent. Tantôt c’était le vent du nord qui amenait la pluie,
tantôt le vent du sud, de l’est ou de l’ouest. Les oiseaux revinrent, ainsi que
les papillons et tous les insectes, et surtout les abeilles. Désormais, les
gens purent manger du miel, et la joie revint sur terre.
Quand les hommes virent leur terre
transformée grâce au jeune homme qui avait osé ce que personne n’avait cru
possible, ils lui demandèrent d’être leur roi. Il accepta et il devint un roi
bon, courageux et intelligent.
- Rappelons-nous, disait-il, que c’était
la méchanceté des hommes qui avait entraîné la disparition des fleurs de notre
pays.
Et, comme personne ne voulait
recommencer à habiter un désert et à être privé du miel, chacun s’efforça
désormais d’être aussi bon que possible pour ne pas fâcher le grand sorcier.
«Le
retour des fleurs»
La création de la nouvelle Zélande
(Conte de la Nouvelle
Zélande)
Maui était un demi-dieu. Un jour, avant de
partir à la pêche, il déclare à sa famille : « Je vais attraper un
poisson tellement grand que nous ne pourrons pas le manger en une seule
fois ». Il partit pêcher avec son frère et alors qu’ils furent au milieu de
l’océan, Maui jeta son hameçon magique. Au bout d’un moment, il sentit une
grosse prise au bout de la ligne. La traction était trop forte pour qu’il
s’agisse d’un simple poisson, et Maui appela son frère à l’aide. Après qu’ils
aient beaucoup peiné et tiré, ils virent sortir le poisson de Maui, c’était
l’île du Nord de la Nouvelle Zélande (que l’on appelle aussi «le poisson de
Maui ».)
Une fois que Maui et son frère eurent
réussi à hisser le poisson hors de des flots, Maui bondit dessus et entreprit
de le mettre à mort. Les coups donnés
par Maui et son frère au «poisson» sont à l’origine des nombreuses chaînes
montagneuses de l’Ile du Nord. Le canoë de Maui est devenu l’Ile du Sud. L’île
Stewart, tout en bas de la Nouvelle Zélande, porte le nom de «l’ancre de Maui» :
c’est l’ancre qui retenu le canoë de Maui pendant qu’il tirait le poisson
géant.
«La
création de la nouvelle Zélande»
Les aventures de Wandamu et Vanda
(Conte des Îles Fidji)
Il
était une fois deux tribus du nord-est des Îles Fidji dont les dieux respectifs étaient
Wandamu et Vanda. Vanda vint un jour demander à la tribu voisine quelques
plants d’ignames. Vanda accepta volontiers de lui rendre service, mais avant de
lui donner les ignames, il les avait fait cuire, puis il les avait enveloppées.
Arrivé chez lui, Wandamu défit le paquet et s’aperçu qu’il avait été trompé.
Mais un jour, Vanda à son tour vint à manquer de bananes, et il alla en
demander chez son voisin. Alors le dieu Nandaranga (Wandamu) lui apporta des boutures
de bananes sauvages (variété de qualité inférieure). Dès son retour, Vanda les
planta, mais lorsqu’elles poussèrent, il s’aperçut qu’elles ne donnaient pas de
vraies bananes. Depuis ce temps, lorsque les descendants de Wandamu rendent
visite aux petits-fils de Vanda, ceux-ci leur servent des ignames, de ceux-là
mêmes qui avaient permis à Vanda de berner son ami.
D’après
A. M. Hocart
«Les
aventures de Wandamu et Vanda»
«LE MYTHE SORCIER et
autres essais»
(Edit. Payot)
(4)
CONTES DES ANTILLES :
La Désirade
Guadeloupe
Martinique
Céloute
(Conte de la
Désirade)
Céloute était le dernier né d’une famille
de 13 ans, ce qui lui valut son nom. La maman était si pauvre qu’elle
l’enveloppa dans des feuilles de balisiers, puis lui accrocha au cou un
talisman : «Epi sa, ou ké bat’ Santan» dit-elle.
La marraine, une riche dame patronesse
demanda l’enfant. Elle avait beaucoup de
filleuls – par esprit de charité disait-elle – et ils vivaient tous sur une
habitation à 3 pitons et 2 savanes, à l’est de la mer. De temps en temps, elle
les quittait pour aller à «l’ilett» rendre visite à son mari. Et chaque fois,
elle emmenait un enfant, pour qu’il apprît à travailler. Céloute n’en n’avait
jamais vu aucun revenir.
La marraine avait soin qu’ils fussent
toujours bien nourris et ils vivaient librement. Chaque matin, il passait la
rivière pour se rendre dans la savane et raire les vaches. Une heure après, on
leur servait du chocolat brûlant parfumé de cannelle. On tuait souvent le
cabri, et toujours le cochon à Noël. Les enfants partaient fouiller les choux
caraïbes, les ignames et en remplissaient de larges paniers.
On faisait cuire tout cela et on le
mangeait avec de la viande salée ou de la morue. Ils partaient à la pêche,
relevaient les nasses remplies de poissons, de langoustes et d’oursins. C’est
que Céloute fit la connaissance d’un bébé requin et ils devinrent de grands
amis : ils faisaient ensemble des parties de nage et le requin lui
apprenait les courants.
Mais malgré cette liberté, Céloute
n’était pas heureux : il n’aimait pas sa marraine. Et elle lui inspirait
de la répulsion et il ne se sentait pas à l’aise lorsqu’elle partait loin. Il
ne comprenait pas.
Un
jour qu’elle avait été à «l’ilett», elle lui apporta un de ces matétés crabes
qui faisait les délices de Céloute. Ça sentait le piment et avait ce goût
sucré-salé qui faisait qu’on n’est jamais rassasié. Céloute suçait la pince
lorsqu’il s’aperçu qu’elle était étrange. Il regarda : … Horreur !
C’était un doigt ! Soudain, il comprit : Marraine, c’était la
diablesse et les enfants qu’elle mène à l’îlet, elle les tue et elle les mange!
Maintenant, Céloute avait son plan et en
parla au requin : ils décidèrent d’aller à l’îlet. Un matin, il se cacha
près de l’anse aux palétuviers où sa marraine garait son canot. La marraine
arriva. Elle portait une grande robe blanche et sa tête attachée d’un madras
blanc, le vrai costume de la diablesse. Quand elle se déchaussa, Céloute vit
qu’elle avait un pied de bouc. Elle poussa le canot à la mer, sauta dedans,
prit un fouet et le fouetta en criant : «Taiaut! Kigilié!» et le canot bondit
sur les vagues. Céloute plongea derrière, à cheval sur le requin et la suivit
jusqu’aux abords de l’îlet. Il la vit arriver à l’anse et jeter le fouet à un
dragon vert. Alors accourut un géant noir, qui fumait une pipe. Au fond du
canot était un sac et dans ce sac, ligoté pour être mangé, un des filleuls de
la marraine.
Lorsque la marraine revint, elle s’endormit
d’un sommeil de plomb et Céloute profita pour réveiller ses petits camarades
endormis : «Z’enfant ! doubout ! lévé!» Tous quittèrent la
maison et Céloute les mena près du palétuvier où le requin les attendait Céloute
embarqua ses camarades, saisit le fouet et il cria « Taiaut! Kigilé!»
Le requin ouvrait la route et bientôt,
ils aperçurent l’îlet avec ses falaises noires à pic, ses rochers en forme de
monstres et la plage bordée de cocotiers. Sur l’îlet, se détachait une
silhouette qui allait et venait intriguée : c’était le mari de la
diablesse, le géant noir. Pour mieux voir, il grimpa sur la falaise. Son pied
glissa, il s’écroula et s’écrasa contre les rochers.
Pendant ce temps, la marraine se réveillait.
Elle constat la disparition des enfants et courut à la plage : son canot
aussi avait disparu. Elle poussa un cri de rage, se précipita sur le canot des
enfants et mit les voiles. Elle était tellement en colère qu’elle ne pensa pas
aux brisants et, juste devant l’îlet la barque se fendit en deux et la
diablesse plongea. Depuis ce jour, juste à cet endroit, un gouffre bouillonne
et le géant, transformé en statue de pierre, est condamné à l’entendre gémir
éternellement.
Restait le dragon vert. A sa place était
un beau jeune homme que la mort de la diablesse avait délivré. Il accueillit
les enfants et ceux-ci revinrent chercher leurs parents. Ils s’installèrent
dans l’île, y construisirent des cases, une église, une école, des rhumeries.
On réserva pour le requin un bassin sur
la côte. Il vient s’y reposer de ses longs voyages et rapport des nouvelles.
Grâce à lui, on apprit qu’il y avait des malades abandonnés de tous parce
qu’ils étaient recouverts de plaies. Les habitants furent d’accord pour les
soulager et donnèrent un coin de l’île. Depuis, ils y vivent en paix au
lieu-dit le «le coin des lépreux». Cette île, vous la connaissez : c’est
la Désirade ! Yé krik!
«Céloute»
Le quimboiseur (guérisseur) de bonsiro
(Conte de la Guadeloupe)
Les Guadakériens à cette belle époque
étant naturellement et tout bonnement sportifs, les activités physiques
faisaient tilili
(pullulaient).
Les automobiles ne fourmillant pas, la marche était naturelle. L’escrime était
au bâton. Les voisins en désaccord pratiquaient la boxe. Le sauvé-vaillant, le
chatou et le koévalin étaient des danses de lutte pratiquées dans les veillées.
La natation était obligatoire dans l’espoir d’atteindre la ligne droite
mystérieuse qu’est l’horizon. Les cyclistes n’avaient de vélodrome. Leurs
sprints s’exerçaient dans les mornes. Les grimpeurs sans gaule étaient obligés
d’escalader les arbres pour cueillir les fruits. Les moteurs étaient rares, les
pêcheurs ramaient leurs canots. Damida assistait l’entrée des bals
qu’organisaient les clubs Racine, Crête-noire et bien sûr Coquerico de la
Belle-Terre, au cours desquels on liait connaissance avec des joueurs de
ping-pong, de handball, de volley-ball, des basketteurs, des sauteurs, des
lanceurs, bien sûr des footballeurs, des coureurs. Ah ! Pour coureurs, ils
étaient tous coureurs.
Le très désiré devin de Bonsiro ne
courait pas, on lui courait après. Certains capitaines d’équipes de football
l’appelaient à la rescousse, afin que leur équipe marque le plus de buts
possibles. On le surnommait «mètagô» (maître de buts). Il faisait aussi
la pluie et beau temps parmi le personnel des hôpitaux et la gent
administrative qui ne voulaient perdre leur place au soleil. Et M. Éric par ci
et M. Éric par là.
- Qu’est-ce qu’il est fort ! C’est
grâce à lui que le directeur de l’hôpital ne m’a pas mis à la porte. Et
maintenant personne ne me sortira de là. C’est moi qui vous dis ça. M. Éric est
mon syndicat (mon ami), avait avoué Amie Laurencette la commère d’Huguette, la
maman de Damida.
Le magicien avait le don de bilocation, de
disparaître et d’apparaître frap! sans crier gare. Amie Sita sa fiancée, une
belle câpresse aux longs cheveux lissés à l’huile carapate, tressés de
cadenettes, gracieuse, gaie et pleine d’humour séjournait souvent dans la
famille de Damida. Son adresse était de faire semblant de ne pas remarquer
l’engouement intéressé des femmes pour son promis qu’elle affectionnait
profondément sans se poser de questions, dans la fidélité et la confiance des jeunes femmes bien éduquées de
la campagne Guadakérienne. Leurs villégiatures chez Huguette ramenaient la
bonne entente au foyer. Le beau-père de Damida qui craignait M. Éric comme le
diable a peur de l’eau bénite, lui faisait belle figure et rangeait son fameux
fouet.
La distinction du menti-menteur se
puisait dans son art de vivre. À la prière d’Huguette d’aller voir la maîtresse,
M. Éric, le visage lissement rasé eu égard des baisers féminins qu’il recevait,
parfumé d’une eau de lavande qu’il disait être un sent-bon qui procure
l’harmonie, ses bésicles en or bien à cheval sur son nez, très élégant dans son
costume trois pièces bleu marine couleur sérieuse, bien taillé par Guillaume
Salisse dit Vétina, le tailleur pour hommes et femmes de la ville, sa cravate
fleur d’Elysée impeccablement nouée autour du col de sa chemise immaculée,
assortie à ses dents, son feutre havane légèrement posé sur une oreille, ses
chaussures vernies noires fabriquées sur mesure par le cordonnier Papa Henri, bien
lacées et sa serviette en peau de vache qui ne le quittait pas, tenue fermement
tenue à la main, il sublimait l’élégance et la courtoisie. «L’habit ne fait pas
le moine, mais il différencie le moine et le pêcheur», était une de ses
devises.
Il se glissa sur la banquette arrière de
son Aronde Simca 9, conduite par son chauffeur Camille, le frère de sa fiancée
Amie Sita. Sans passer par la directrice, il se présenta directement dans la
classe. La maîtresse, les formes ondoyantes assorties à d’alliciants gros tétés
dans sa robe fleurie à bretelles, toute surprise, examina de front le
représentant paternel des pieds à la tête et soupira :
- Enfin un parent de Marcellin.
- Oui ! Bonjour ! C’est bien
au sujet de Damida Marcellin! Votre teint
de pêche est d’une délicatesse… Mademoiselle ?
- Oui ! Mademoiselle ! Je ne
suis pas mariée. Êtes-vous le père de Marcellin ? susurra la Bodari, les
paupières nitictantes.
- Oh ! Mademoiselle !
s’empressa de dire le dandy. Je suis aussi libre que vous. Je suis tout
simplement un grand ami de la famille et je ne regrette pas du tout de
remplacer la mère de Damida à qui je rends ce petit service qui m’est à vous
voir, un grand plaisir Mademoiselle.
- Oh ! Macellin n’est pas bien
méchante.
- Je disais que la délicatesse de votre
teint m’incite au toucher… avec les yeux bien sûr. Me revoilà tout petit. Je
retournerai volontiers sur les bancs uniquement pour me cacher sous votre table
et sentir votre peau.
- Hi, hi, hi, minaudait la Bodari, tandis
que le fringant ajustait ses lunette cerclées d’or pour mieux centrer ces yeux
pétillants de séduction dardés sur la coquette.
Ils conversèrent longtemps de tout et de
rien, jusqu’à oublier les prétendus méfaits de la petite fille. Le magnétisme
de Merlin de Guadakéra eut son bel
effet. À partir de ce jour, jamais la jeune enseignante n’utilisa sa règle dans
la classe et M. Éric rentrait dans l’histoire de Damida.
«Le quimboiseur (guérisseur) de bonsiro»
Ti Pocame
(Conte de la Martinique)
Ti Pocame était un gentil petit garçon
qui vivait chez sa Tante car il était orphelin. Sa Tante ne l’aimait pas du
tout et lui préférait ses deux fils qu’elle entourait d’attentions
particulières au détriment de Ti Pocame. Pour eux, les jolis habits, bien
empesés et pour Ti Pocame, les vieux haillons ; pour eux, les bons
morceaux de viande et pour Ti Pocame les os ; pour, les douceurs (bonbons,
pain doux et pilibos) ; pour Ti Pocame toutes les corvées (aller chercher
l’eau à la rivière, nourrir le cochon et les poules, éplucher les légumes…).
Souvent, elle punissait injustement et le menaçait de le donner au diable, ce
qui le faisait trembler d’effroi.
Mais Ti Pocame était courageux et il ne
se plaignait jamais. Il songeait souvent à sa chère marraine chez qui il
aimerait bien partir vivre un jour. Un soir, alors qu’ils étaient à table, la Tante
ordonna à Ti Pocame d’aller cueillir un piment afin de relever le repas. Il
faisait nuit noire et tout de suite, Ti Pocame pensa :
- C’est ce soir que ma Tante m’en voie
au diable !
Avant de sortir, il prit soin de
glisser dans sa poche les sept pépins d’orange qui portent chance, que sa
Marraine lui avait donnés pour ses étrennes. Arrivé dehors, la nuit l’enveloppa
tout entier. Il prit garde à faire le moins de bruit possible afin que le
diable ne le remarquât point. Soudain, il vit une petite lumière comme celle
d’une luciole à la différence que celle-ci se à foncer sur Ti Pocame.
- Le diable ! pensa-t-il.
Et sans réfléchir, comme par
instinct, il lança les pépins d’orange à terre et se mit à chanter :
Pié zorange, lévé, lévé
Gro-diable’la lé mangé mwen !
Oranger, pousse, pousse
Le gros diable veut me manger !
C’est alors qu’un oranger sortit de terre
et se mit à grandir, grandir, grandir devant Ti Pocame ravi, mais un peu
surpris. La boule de feu était toujours là, menaçant Ti Pocame.
Pié zorange, poussé branch,
poussé branch
Gro-diable’la lé mangé mwen !
Oranger, sors tes branches, sors tes branches
Le gros diable veut me manger !
Et les branches de l’arbre se mirent à
pousser, pousser. Ti Pocame sauta sur l’une d’elles et grimpa vers le sommet de
l’arbre afin de se mettre à l’abri de la boule de feu qui approchait toujours,
encore plus menaçante.
Pié zorange, baille flé, baille
flé
Gro-diable’la lé mangé mwen !
Oranger, fleuris, fleuris
Le gros diable veut me manger !
Des milliers de fleurs odorantes
apparurent sur chaque branche à la grande joie de Ti Pocame. Mais à ce moment
la grosse boule de feu éclata et un vilain diable apparut, tout pointu avec de
longues griffes au bout de chaque doigt. Il hurlait en gesticulant :
- Ti Pocame, je vais t’attraper et je
te mangerai tout cru !
Ti
Pocame ne perdit pas courage. Il se mit à chanter de plus bel :
Pié zorange, baille zorange,
baille zorange
Gro-diable’la lé mangé mwen !
Oranger, donne des oranges, donne
des oranges
Le gros diable veut me manger !
De belles oranges bien grosses
remplacèrent les fleurs. Ti Pocame les cueillit et les envoya sur le diable. Il
le bombarda surtout que les oranges étaient inépuisables : dès qu’il en
cueillit une, une autre apparaissait à la place. La bataille dura toute la
nuit. Ti Pocame était très adroit et chacune de ses oranges atteignait le
diable qui, lorsque le jour pointa, se trouva enseveli sous les oranges
magiques. Lorsque le premier rayon du soleil brilla, la terre s’ouvrit et le
diable y disparut.
Ti Pocame sauta de son arbre sauveur
qui lui aussi disparut à son tour. Il retrouva dans le fond de sa poche les
sept pépins d’orange. Il songea à sa chère Marraine et décida d’aller vivre
chez elle. Ti Pocame se mit donc en route, certain que les sept pépins d’orange
le protégeront de tous les dangers.
«Ti Pocame Ti Pocame»
(5)
CONTES DES DEUX AMÉRIQUES :
Les États-Unis
Le Canada
Le Mexique
La Guyane
Le Brésil
Le Venezuela
Boulettes de papier
(Conte de
Winesburg-États-Unis)
C’était un vieillard à barbe blanche,
avec un nez et des mains énormes. Bien avant l’époque où nous fîmes
connaissance, il exerçait la médecine et faisait traîner sa voiture de maison
en maison, à travers les rues de Winesburg, par un mauvais cheval blanc. Un peu
plus tard, il épousa une jeune fille qui avait de l’argent. Elle avait hérité à
la mort de son père d’une grande ferme aux terrains fertiles. Cette jeune fille
était calme, grande et brune. Beaucoup de gens la trouvait belle. Tout le monde
à Winesburg se demandait pourquoi elle avait épousé le docteur. Dans l’année
qui suivit le mariage, elle mourut.
Les articulations des mains du docteur
étaient extraordinairement larges. Quand ses mains se fermaient, elles avaient
l’air d’un paquet de boules de bois brut, grosses comme des noix et liées par
des baguettes d’acier. Il fumait une pipe de terre cuite et, de puis la mort de
sa femme, se tenait toute la journée dans son bureau solitaire, assis près
d’une fenêtre couverte de toiles d’araignée. Il n’ouvrait jamais cette fenêtre.
Un jour d’août où il faisait très chaud, il essaya de l’ouvrir, mais elle
résista. Après quoi, Il n’y songea plus.
Winesburg finit par oublier le vieillard.
Il y avait cependant chez le docteur Reefy les germes d’une très noble
personnalité. Seul dans son bureau qui sentait le moisi, au premier étage de
l’immeuble Heffner, au-dessus du dépôt de tissus parisiens, il travaillait sans
relâche à construire quelque chose qu’il détruisait ensuite. Il érigeait de
petites pyramides de vérité et, après les avoir érigées, les démolissait, afin
de pouvoir s’en servir pour bâtir d’autres pyramides.
Le docteur Reefy était un homme de haute
taille, qui portait le même complet depuis dix ans. Les manches en étaient
élimées, de petits trous apparaissaient aux genoux et aux coudes. Dans son
bureau, il revêtait une sorte de cache-poussière, avec d’énormes poches où il
fourrait continuellement des morceaux de papier. Au bout de quelques semaines,
les morceaux de papier devenaient de petites boulettes serrées et dures, et
quand ses poches en étaient remplies, il les vidait sur le plancher. Depuis dix
ans, il n’avait qu’un seul ami nommé John Spaniard, qui possédait une pépinière.
Quelquefois, pour plaisanter, le vieux docteur Reefy sortait de ses poches une
poignée de boulettes et les lançait à l’homme de la pépinière : «C’est
pour confondre toutes vos idées, vieux blagueur sentimental », criait-il,
secoué par un éclat de rire.
L’histoire du docteur Reefy et de ses
amours avec la grande jeune fille brune qui devint sa femme et lui laissa de
l’argent est très curieuse. Elle a beaucoup de saveur, comme les petites pommes
ridées qui poussent à Winesburg. En automne, on se promène dans les vergers au
sol durci par le gel. Les pommes ont toutes été cueillies. Elles ont été mises
en baril et expédiées par mer à de grandes villes, où elles seront mangées dans
des appartements remplis de livres, de revues, de meubles et de gens. Sur les
arbres, il ne reste plus que quelques pommes ratatinées, que les cueilleurs ont
dédaignées. Elles ressemblent aux jointures du docteur Reefy. Mais quand on les
grignote, on les trouve délicieuses. Toute la saveur de la pomme semble s’être
concentrée dans un petit rond au flanc du fruit. On court d’un arbre à l’autre
sur le sol gelé, en cueillant de vieilles pommes ridées, dont on remplit ses
poches. Un petit nombre de personnes seulement connaissent la douceur des
fruits ratatinés.
La jeune fille brune et le docteur Reefy
commencent leur relation d’amour un après-midi d’été. Ils avaient alors
quarante-cinq ans et avait déjà commencé à remplir ses poches de bouts de
papier, qui devenaient des boulettes dures et puis qui étaient jetés. Il avait
pris cette habitude aux heures où il s’en allait dans sa carriole, derrière la haridelle grise,
et suivait lentement des routes de campagne. Sur les papiers étaient écrites
des pensées – des fins de pensées, des commencements de pensées.
Une par une, l’esprit du docteur Reefy
les avait forgées. Lorsqu’elles étaient assez nombreuses, il en tirait une
vérité, qui atteignait dans son cerveau des proportions gigantesques. Cette
vérité lui voilait l’univers, puis elle s’évanouissait pour de nouveau place aux petites pensées.
La grande jeune fille était venue
consulter le docteur Reefy parce qu’elle allait avoir un enfant et qu’elle
avait très peur. Elle se trouvait dans cet état à la suite de curieuses
circonstances.
Les riches arpents de terre dont elle
avait hérité à la mort de ses parents lui avaient attiré tout un défilé de
prétendants. Pendant plus d’un an, elle reçut ces hommes presque chaque soir.
Sauf deux, tous étaient pareils. Tous
lui parlaient d’amour, en mettant dans leurs yeux et dans leurs voix une espèce
d’ardeur exagérée, dès qu’ils se trouvaient près d’elle. Les deux prétendants
qui faisaient exception ne se ressemblaient pas. L’un, svelte jeune homme aux
mains blanches, fils d’un bijoutier de Winesburg, parlait constamment de pureté
virginale. En présence de la jeune fille, il n’abandonnait jamais ce sujet. L’autre,
garçon aux cheveux noirs et aux grandes oreilles, ne disait rien, mais
s’arrangeait toujours pour l’attirer dans un coin sombre et l’embrasser.
Pendant quelque temps, la grande brune
crut qu’elle épouserait le fils du bijoutier. Des heures de suite, elle
l’écoutait en silence, mais il finit par l’effrayer.
Elle se mit à penser que, sous ces
beaux discours de pureté virginale, se cachait en lui un désir plus violent que
chez les autres. Quand il parlait, elle avait à certains moments l’impression
qu’il la tenait prisonnière entre ses mains Elle se l’imaginait tournant
lentement un corps de jeune fille dans ses mains blanches et le dévorant des
yeux. La nuit, elle rêva qu’elle l’avait mordue en pleine chair et que ses
mâchoires étaient mouillées. Après avoir fait trois fois le même rêve, elle se
donna à celui qui ne parlait pas, mais qui à l’heure de la passion, la mordit
vraiment à l’épaule, si fort que la marque des dents restèrent visibles pendant
plusieurs jours.
Lorsque la grande jeune fille brune eut
fait connaissance du docteur Reefy, il lui sembla qu’elle ne pourrait jamais
quitter ce dernier. Elle était entrée dans son bureau un matin, et n’avait eu
besoin de rien lui dire, car il avait paru deviner aussitôt ce qui était
arrivé.
Il y avait dans le bureau du docteur une
autre cliente, dont le mari tenait la librairie de Winesburg. Comme la plupart
des anciens médecins de campagne, le docteur Reefy savait arracher les dents.
La femme qui attendait pressait en gémissant un mouchoir contre sa bouche. Son
mari l’avait accompagnée. Ils poussèrent tous deux un cri lorsque la dent céda
et que le sang jaillit sur la robe blanche de la femme. La grande jeune fille
brune n’y fit pas attention. Quand le couple fut parti, le docteur
sourit : «Je vous emmènerai promener en voiture dans la campagne»,
dit-il.
Pendant plusieurs semaines, la grande
jeune fille brune et le docteur passèrent presque toutes leurs journées
ensemble. La cause qui avait amené cette nouvelle cliente disparut à la suite
d’une maladie, mais la jeune fille ressemblait aux gens qui ont découvert la
douceur des pommes ridées, elle ne pouvait plus fixer son esprit sur le fruit
rond et parfait que l’on mange dans les appartements des villes. A l’automne de cette même année,
elle épousa le docteur Reefy, mais au printemps suivant, elle mourut. Pendant
l’hiver, il lui avait lu toutes les pensées sans que ni tête qu’il griffonnait
sur des bout de papier. Après les lui avoir lues, il se mettait à rire et les
enfonçait dans ses poches, pour en faire de petites boulettes serrées.
Sherwood Andersion
«Winesburg-en Ohio». (Edit.
Gallimard)
Le dernier Nabab
(Conte de New York-États-Unis)
Nous déjeunâmes le lendemain au Bev
Brown Derby, restaurant plein de langueur, fréquenté pour sa cuisine par des
clients qui avaient toujours l’air prêt à se coucher. Il y a une peu
d’animation au moment du déjeuner, au moment où les femmes montent un spectacle
pendant les cinq premières minutes où elles mangent, mais nous formions une
trilogie bien tiède. J’aurais dû satisfaire tout de suite ma curiosité. Martha
Dodd était une fille des champs, qui n’avait jamais tout à fait compris ce qui
lui était arrivé et qui n’avait rien à montrer à ce sujet qu’un regard délavé
dans les yeux. Elle continue à croire que la vie qu’elle avait connue était la
réalité et elle passait son temps à attendre.
«J’avais une situation magnifique en
1928, nous-elle – trente arpents, avec un terrain de golfe miniature, une
piscine et une vue splendide. Tout le printemps, j’avais le cul dans les
pâquerettes.»
Je finis par lui demander de venir voir
mon père. C’était une simple pénitence pour expier un «sentiment confus» et en
avoir honte. On ne confond pas les sentiments à Hollywood – on n’y verrait plus
clair. Tout le monde comprend, et le climat vous démolit. Un sentiment confus
est un gaspillage évident.
Jane nous quitta à la porte du studio,
dégoûté de ma lâcheté. Martha avait monté sa carrière jusqu’à son paroxysme,
pas un très haut paroxysme, à cause des sept années d’abandon, mais une sorte
d’approbation nerveuse, et j’allai parler fermement à mon père. Ils n’avaient
rien fait pour des gens comme Martha, qui leur avait fait tellement d’argent à
l’époque. Ils les laissaient glisser dans une misère colmatée par des extras –
ç’aurait été plus gentil de les expédier en dehors de la ville. Et mon père qui
était si fier de moi cet été-là.
Je devais l’empêcher de dire à tout le
monde comment j’avais été élevée de façon à devenir un si parfait bijou. Et
Bennington – oh ! quelle élite – on Dieu, mon cœur. Je lui assurai qu’il
avait la proportion habituelle de tire-au-flanc et des souillons-nés
délicatement dissimulés par les prodigues noceurs de la Cinquième Avenue, mais
mon père s’était démené jusqu’à être pratiquement un ancien élève. «Tu as eu
tout ce que tu voulais», avait-il coutume de dire avec joie. Tout comprenait grosso
modo les deux années de Florence où je réussis en dépit des gros paris
engagés à être la seule vierge de l’école, et les débuts dans le monde, à
Boston, Massachusetts. J’étais une fleur authentique de la vielle et belle
aristocratie marchande.
Je savais donc qu’il ferait quelque chose
pour Martha Dodd et en entrant dans son bureau, j’avais de grands projets
charitables aussi à l’égard de Johnny
Swanson, le cow-boy, et d’Evelyn Brent, et toutes sortes de fleurs jetées
au panier. Mon père était un homme charmant et sympathique – sauf cette fois où
je l’avais vu par hasard à New York – et il y avait quelque chose de touchant
dans le fait qu’il était mon père. Après tout, il était mon père – il
ferait n’importe quoi dans le monde pour mes beaux yeux.
Seule, Rosemary Schmiel se trouvait dans
le premier bureau et elle parlait au téléphone de Birdy Peters. Elle me fit
signe de m’asseoir, mais j’étais pleine de mes projets et je dis à Martha de ne
pas s’en faire ; j’appuyai sur le déclic sous le bureau de Rosemary et me
dirigeai vers la porte ouverte.
«Votre père a une conférence, cria
Rosemary. Pas une conférence, mais je dois…»
A ce moment, j’avais traversé la porte,
un petit vestibule et une autre porte et je surpris mon père en manches de chemise,
en nage et essayant d’ouvrir une fenêtre. Il faisait chaud, mais je ne m’étais
pas rendu compte qu’il faisait si chaud et j’ai cru qu’il était malade.
« Non, je vais bien ! dit-il.
Qu’est-ce qu’il y a?»
Je lui expliquai. Je lui racontai toute
la théorie des gens comme Martha Dodd, en marchant de long en large dans son
bureau. Comment pourrait-il les utiliser et leur assurer un emploi régulier? Il
parut considérer ce que je disais avec un grand intérêt, il approuvait et
tombait d’accord, et je me sentais plus proche de lui que je ne l’avais été
depuis longtemps. Je vins près de lui et l’embrassai sur la joue. Il tremblait
et sa chemise était trempée.
« Tu n’es pas bien, dis-je ou tu es
dans toutes tes états.
- Non, pas du tout.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Oh ! c’est Monroe, dit-il. Ce
diable de petit Jésus de Vine Street ! Il me hante jour et nuit!
- Qu’est-ce qui s’est passé ?
demandai-je, beaucoup plus froide.
Oh ! il s’assied comme un diable de
petit prêtre ou de rabbin et il raconte ce qu’il va faire et ce qu’il ne va pas
faire. Je ne peux pas t’expliquer – je suis à moiti é fou. Pourquoi ne
t’en vas-tu pas?
- Je ne veux pas que tu te mettes dans ces états.
- Va-t’en, je te dis ! Je reniflai,
mais il ne buvait jamais.
- Va te brosser les cheveux, dis-je. Je
veux que tu voies Martha Dodd.
- Ici ! Je ne pourrai jamais m’en
débarrasser.
- Dehors, alors. Va d’abord te débarbouiller.
Mets une autre chemise.»
Avec un geste de désespoir emphatique,
il alla dans la petite salle de bains voisine. Il faisait chaud dans le bureau
comme s’il avait été fermé pendant des heures et c’était peut-être ce qui le
rendait malade ; c’est pourquoi j’ouvris deux fenêtres de plus.
« Va-t’en », cria mon père de
derrière la porte fermée de la salle de bains. « Je vais aller là-bas.
- Sois gentil avec elle, dis-je. Pas de
charité.»
Comme si Martha intercédait pour elle,
un long et faible gémissement sortit de quelque part dans la pièce. Je fus
surprise – puis pétrifiée quand il recommença, non pas de la salle de bains où
se trouvait mon père ; non pas de l’extérieur, mais d’un placard dans le
mur en face de moi. Comment fus-je assez
brave, je ne sais, je courus l’ouvrir, et la secrétaire de mon père, Birdy
Peters, en dégringola toute nue – tout comme un cadavre dans un film. Avec elle
une bouffée d’air étouffant, de refermé. Elle tomba sur le côté sur le
plancher, une main encore agrippée à ses habits et elle resta sur le plancher,
trempée de sueur, juste au moment où mon père sortait de la salle de
bains. Je pouvais le sentir derrière
moi, et sans avoir besoin de me retourner, je sais quelle tête il faisait, car
ce n’était pas la première fois que je le surprenais.
«Couvrez-la » criai-je, la couvrant
moi-même avec un tais qui était sur le sofa. « Couvrez-la donc!»
Je quittai le bureau. Rosemary Schmiel
vit mon visage en sortant et répondit par une impression de terreur. Je ne la
revis jamais ni Birdy Peters. Quand je sortis avec Martha, celle-ci me
demanda : «Qu’est-ce qui se passe, chérie ?» - et comme je ne
répondais pas : « Vous avez fait tout ce que vous avez pu. C’était
probablement un mauvais moment. Je vais vous dire ce qu’il faut faire. Je vais
vous emmener chez une Anglaise très gentille. Est-ce que vous avez vu la jeune
femme qui était à notre table l’autre soir et avec qui Stahr a dansé?»
Et c’est ainsi qu’au prix d’une petite
plongée dans les égouts de la famille, j’obtins ce que je voulais.
F. Scott Fitzgerald
«Le
dernier Nabab» (Edit.
Gallimard)
Terrebonne
(Conte du Québec-Canada)
Paris ne s’est pas fait en jour,
Terrebonne non plus. Or, donc, Terrebonne qui est aujourd’hui un beau et grand
village, étendu de tout son long sur la côte de la rivière Jésus, n’était, au
dernier siècle, qu’un tout petit enfant qui s’essayait en jouant à grimper sur
la côte.
Il
y avait dans ce petit village une petite maison, dont l’emplacement se trouve
aujourd’hui au pied de la côte, au beau milieu de Terrebonne. Cette maison se
trouvait à la fourche des quatre
chemins, circonstance importante quand on sait que c’est toujours là que
se fait cet effrayant contrat : la vente de la poule noire. Le ciel est
beau mais la terre bien triste.
L’automne l’avait jonché de feuilles
mortes, et les pluies l’avaient recouverte d’une hideuse couche de boue. Pourtant
il n’y avait pas de mauvais temps, quand il s’agit de chômer une des fêtes
canadiennes aussi vieilles que la première croix plantée sur notre sol.
Or, c’était la sainte-Catherine, ce jour
de jouissance nationale ; c’était la fête de cette sainte dont le nom seul
apporte le sourire sur les lèvres des Canadiens.
Terrebonne était alors, comme il l’est
encore, essentiellement français, de sorte que tout ce qu’il y avait de gai
s’était donné rendez-vous à la fourche des quatre chemins.
La toilette était au grand complet ;
de beaux grands garçons à la tournure cavalière, et des jeunes filles
charmantes (comme il y en a encore à Terrebonne).
Quand tout ce jeune monde fut disposé dans un
local de vingt pieds carrés, c’était charmant à voir ; toutes ces têtes
qui s’agitaient, ces pieds qui trépignaient, ces sourires, ces œillades, ces
petits mots jetés négligemment dans l’oreille d’une voisine en passant, tout
cela formait le plus joli coup d’œil.
Après qu’on se fut donné force poignées
de main, et peut-être quelques baisers,… ce dont l chronique toujours discrète
ne dit rien… quand les jeunes filles eurent bien babillé, et se furent
débarrassées de leurs manteaux, quelque chose frappa d’abord tous les jeunes
gens à leur en faire venir l’eau à la bouche : une forte odeur de sucre
était répandue dans la maison.
Dans un coin, il y avait une cheminée que
réchauffait un bon feu ; sur ce feu, était disposées méthodiquement deux
grandes poêles à frire, qui contenaient, ce que tout le monde a deviné, de la
mélasse ; car que faire à la Sainte-Catherine, si l’on ne fait pas de la
tire ? La liqueur s’élevé à gros bouillons au-dessus des poêles, pour
annoncer que tout serait bientôt prêt. Tous les yeux étincelèrent de joie.
Après quelques minutes d’attente,
employées à se prémunir contre les dangers qu’allait courir la toilette, le
sucre fut apporté à l’appartement. Il n’y a pas besoin de dire que ce fut une
fureur ; tout le monde se jetait dessus, en arrachait les morceaux des
mains de ses voisins, avec des éclats de rire fous ; tout l’appartement
fut métamorphosé en une manufacture de tire. Il y en avait partout, au plancher
d’en haut comme à celui d’en bas ; l’appartement en était saturé.
Puis les lignes se formèrent, on joua à la
seine avec de longues cordes de tire qui
pêchaient les gens par le visage, chacun se permettait de dorer le visage de son voisin ; tout le monde
était sucré, barbouillé, tatoué, de la façon la plus pittoresque.
C’était un brouhaha dans la maison à ne
plus entendre, un tintamarre à devenir sourd. Une chose pouvait ralentir
l’entrain et, pour un instant du moins, donner un peu de répit, c’était la
musique, ce charme qui entraîne tous les êtres vivants, quelques grossiers que
soient ses accords.
Mais ici le roi des instruments venait de
résonner. Un jeune blondin, à figure prétentieuse, assis dans un coin,
promenait à tour de bras son archet sur son violon, en battant la mesure à
grands coups de pied. Tout le monde se mit à fredonner et à sautiller : la
tire était vaincue. Les souliers volent d’un bout à l’autre de la chambre sans
qu’on les voit partir, les gilets en font autant : c’était un
enchantement, un sort.
Deux couples entre en danse, et entament
une gigue furieuse, chacun de leur côté. Les sauts, les gambades, les saluts,
les demi-tours à droite et à gauche, c’était un vrai tourbillon, c’était comme
la chanson ; sens dessus dessous, sens devant derrière. À la gigue
succédèrent la contredanse, la plongeuse, le triomphe, toutes danses animées,
vives, gaies. Tout le monde était transporté.
Danseurs et danseuses, hors d’eux-mêmes,
sautaient, frottaient, piétinaient à en perdre la tête. Au moment où la danse
était le plus animée, on entend tout à coup frapper à la porte : ta, ta,
ta.
- Ouvrez, dit un des danseurs.
Un
monsieur, vêtu en noir des pieds jusqu’à la tête, à la figure belle et
intéressante, à la tournure distinguée, entre dans la maison. Chacun des
assistants, avec cette politesse hospitalière, caractère national des
Canadiens, s’empresse autour du nouveau venu; mille politesses lui sont
prodiguées, et on lui présente un siège qu’il accepte.
Les gens
furent un peu surpris ; mais la politesse, l’hospitalité vraie et cordiale
chez nos habitants, fait tellement partie de leurs mœurs, que l’étonnement fut
de courte durée.
La danse
recommença de plus belle. L’étranger émerveillé regardait avec intérêt cette
gaîté franche, si naïve, si expansive. Après quelques minutes, le monsieur
étranger fut poliment invité à danser; il ne se le fit pas répéter et accepta
l’offre de la meilleure grâce du monde. Il choisit parmi les jeunes filles une
des plus jolies, et la promena tambour battant dans tout l’appartement.
Tout le
monde admirait la grâce et bonhomie de l’étranger, quand tout à coup la
danseuse pousse un cri qui fait tressaillir tous les assistants et s’évanouit. La
main de son partenaire avait violemment pressé la sienne. On la transporte dans
une chambre, où les soins lui sont prodigués. La danse fut interrompue, tous
les assistants commencèrent à regarder le monsieur avec soupçon.
Le plaisir avait fait place à l’inquiétude.
Un des jeunes gens s’avance vers l’étranger et lui demande son nom. Pas de
réponse. Tout le monde se regarde avec étonnement : quel est cet homme
singulier ? La demande réitérée ne reçoit pas plus de réponse, même
mutisme. L’étranger paraissait cloué à son siège, sans mouvement aucun ;
seulement, ses yeux commençaient à devenir plus brillants. Les jeunes gens
tinrent conseil, et on résolut de le faire sortir. L’un d’eux lui dit
tranquillement : Monsieur, nommez-vous, ou sortez.
Pas de
réponse.
Les jeunes
filles effrayées se retirèrent dans un coin de l’appartement, attendant avec
anxiété le dénouement de cette scène extraordinaire.
-
Nommez-vous, ou sortez, répéta un des jeunes gens.
Pas de
réponse. Un silence morne régna pendant quelques secondes. Tous restèrent
indécis, presque terrifiés, en voyant cet homme impassible qui ne bougeait pas.
Un des plus résolus dit aux autres :
- C’est la
dernière fois, il faut qu’il sorte.
Chacun
hésite à s’approcher le premier. L’étranger ne bouge pas davantage ;
seulement ses yeux deviennent de plus en plus brillants et lancent des
éclairs ; tous les assistants sont éblouis ; personne ne peut
soutenir son regard de feu.
- Sortez,
sortez.
Pas de
réponse.
- Eh
bien ! il faut le sortir, dit l’un d’eux. Plusieurs s’approchent de lui en
même temps, et le saisissent, l’un par le bras, l’autre par le revers de son
habit. Ils font un violent et inutile effort ; il reste ferme et inébranlable sur sa chaise,
comme une masse de plomb.
Ses yeux
deviennent plus ardents, toute sa figure s’enflamme graduellement ; en
même temps une violente commotion se fait sentir, la maison tremble.
- C’est le
diable ! crie d’une voix perçante le joueur de violon, qui lance son
instrument sur le parquet.
- C’est le
diable ! c’est le diable, répète tout le monde.
Impossible
de peindre la frayeur, le trouble, la confusion ; portes, châssis, tout
vole en éclat sous les coups des fuyards ; des cris déchirants se font
entendre de tous côtés. Il n’y a pas assez d’ouverture pour recevoir à la fois
tout ce monde qui se heurte, se presse, s’essouffle.
Les lambeaux de gilets et de robes restent
accrochés aux portes et aux châssis. Les blessures, les meurtrissures font
pousser des gémissements. À droite, à gauche, les jeunes filles tombent
évanouies. Les plus alertes fuient à toutes jambes, en criant partout : le
diable ! le diable ! et réveillent tout le village avec ces lugubres
mots. Tous les habitants se lèvent ; on sort, on s’informe. Quand le fort
de la terreur fut passé, que quelques-uns eurent recouvré leurs esprits, ils
racontent ce qu’ils ont vu.
- Allons
trouver M. le curé, dit une voix ; - allons le trouver, répètent les
autres.
Ils
arrivent au presbytère, et trouvent le curé debout sur le seuil de sa porte,
pâle, défait, ne sachant que penser. On lui raconte l’effrayant événement dans
tous ses détails ; c’est le diable, lui dit-on, c’est le diable.
Quand le curé eut bien pris ses
informations : - J’y vais aller, dit-il, attendez-moi un instant.
Le curé
rentre dans son presbytère, se dirige vers sa bibliothèque, et y prend un petit
livre à reliure rouge, le petit livre mystérieux, le Petit-Albert. Il revient
après quelques minutes, et tous se dirigent vers la maison, non sans trembler. Le
curé s’arrête à quelques pas, et fait signe à ses gens de plus s’avancer. Une
clarté éblouissante était répandue dans la maison, on eût dit que l’incendie
exerçait ses ravages. Le curé regarde dans la maison, et aperçoit un homme de
feu assis sur une chaise toujours à la même place, immobile.
Surmontant
la frayeur qui le gagnait malgré lui, il ouvre le Petit Albert et en lit à
haute voix quelques passages… l’homme de feu ne bouge pas. Il recommence à
lire, accompagnant sa lecture de signes mystérieux, l’homme de feu s’agite
violemment sur son siège. Le curé lit encore quelques mots, puis il dit à haute
voix : au nom du Christ sortez d’ici !
Tout à coup
la maison reçoit une violente secousse, le sol tremble sous leurs pas. Un
tourbillon de feu passa à travers un pignon de la maison. Tous s’enfuirent en
poussant des cris effrayants. Le diable était parti, emportant avec lui un des
pans de la maison, que l’on n’a jamais pu retrouver. Le curé s’en retourna
tranquillement à son presbytère, le Petit-Albert sous le bras.
Charles Laberge
«Terrebonne»
Kagsagsuk, l’orphelin
(Conte du Nunavut-Canda)
Il était une fois un pauvre orphelin qui
vivait parmi des hommes durs dans le Nord du Canada, un endroit qui s’appelle
aujourd’hui Nunavut. Son nom était Kagsagsuk. Il habitait avec sa vieille mère
adoptive dans une misérable cabane, à côté du portail d’une grande maison où il
n’avait pas le droit d’enter. A vrai dire, Kagsagsuk n’osait même pas pénétrer
dans la cabane et il restait couché sur le seuil, cherchant une place chaude
parmi les chiens. Lorsque, le matin, les hommes de la grande maison éveillaient
leurs chiens avec des coups de cravache, le pauvre garçon en recevait aussi. Comme
il avait mal, il criait : «Nah, nah, wa, wa, wa ! » et tous se
moquaient de lui, parce qu’il se comportait comme un chien.
Lorsque les
hommes de la grande maison se mettaient à manger toutes sortes d’aliments
congelés, de la chair ou de la peau de morse, le petit Kagsagsuk les regardait
avec envie dans son coin. De temps en temps, il le faisait venir, en le
soulevant par ses narines. Ils lui jetaient quelques restes de viande congelée,
mais sans lui donner de couteau pour le couper. Il était obligé de se servir de ses dents, comme un
chien ! Un jour, par cruauté et par bêtises, les hommes de la grande
maison, lui arrachèrent une dent sur deux, sous prétexte qu’il mangeait de
trop. La vie qui était déjà bien difficile devint insupportable pour Kagsagsuk.
Sa mère
adoptive qui était brave et bonne lui avait donné des souliers et une petite
lance, pour qu’il puisse jouer dehors, devant la maison, avec les autres
enfants. Mais ceux-ci le jetaient à terre, car il était resté petit et faible.
Ils le roulaient dans la neige puis ils emplissaient ses habits, et le
maltraitaient cruellement. Les fillettes aussi, lui jetaient de la neige et de
la boue. Ainsi, le pauvre garçon était tourmenté de tous côtés.
Avec le
temps, il prit de l’âge et se risqua à s’éloigner davantage de la maison,
jusque dans les montagnes. Il cherchait des lieux isolés et réfléchissait à l
manière de devenir fort. Sa mère adoptive avait bien essayé de lui apprendre,
mais Kagsagsuk, comme tous les enfants devait faire ses expériences tout seul.
Un jour,
il se plaça entre deux hautes montagnes et cria :
-«Seigneur
de la Force, viens à moi ! Seigneur
de la Force, viens à moi !
Seigneur de la Force, montre-toi à moi!»
Un grand
ours parut. Kagsagsuk fut tellement
effrayé et qu’il se mit à courir, mais le monstre le rattrapa et le jeta à
terre violemment. Il était incapable de se relever. Il entendit soudain craquer
quelque chose, et aperçut une quantité d’os de chien marin, pareils aux
osselets dont se servent les enfants pour jouer dans la cour de l’école. Les
petits os tombaient de son corps comme l’eau tombe de la cascade. L’ours lui
dit : «Ces petits os on empêché la croissance.» Il frotta sa queue autour
du corps du garçon et, pour la seconde fois, de petits os s’en échappèrent. Il
recommença une troisième, une quatrième et même une cinquième fois et à chaque
opération, de petits os tombaient sur le sol. L’ours lui dit :
- «Si tu
veux devenir grand et fort, tous les jours tu dois venir t’exercer à la lutte
avec moi.»
Kagsagsuk
s’en retourna chez lui, soulagé. Il courut, même, en faisant rouler des pierres
sur la route. Lorsqu’il approcha de la maison, des fillettes crièrent :
- «Voilà
Kagsagsuk. Jetons-lui de la boue!» Et les garçons le frappèrent et le
tourmentèrent comme auparavant. Lui se laissa faire et alla se coucher ; à
son habitude, entre les chiens.
Tous les
jours, il rencontrait l’ours et s’astreignait chaque fois aux mêmes exercices.
Chaque jour, il se sentait devenir plus fort. Il roulait maintenant de
véritables blocs de rochers sur la route. Il devenait plus fort de jours en
jours. Enfin, l’ours ne fut plus en mesure de le vaincre, et lui dit :
-«C’est assez maintenant ! Nulle
créature humaine ne pourra plus triompher de toi. Continue encore à t’en tenir
à tes anciennes habitudes, mais, quand l’hiver sera venu et que la mer sera
gelée, il sera temps de montrer ta force. Alors, trois ours puissants
paraîtront, qui tomberont de ta main.»
Un jour
d’automne, les hommes de la grande maison rapportèrent sur l’eau un gros tronc
d’arbre flottant, qu’ils attachèrent à quelques blocs de pierres sur la plage
car il le trouvait bien trop lourd pour l’emporter immédiatement. A la nuit
tombante, Kagsagsuk dit à sa mère adoptive :
-
« Donne-moi mes souliers, mère, afin que je puisse aller voir ce bois.
Dès que
tous furent couchés, il s’en fut vers la plage, délia les attaches, jeta le
tronc sur ses épaules et le porta derrière la maison où il l’enfouit profondément
dans le sol.
Lorsqu’au
matin, un des hommes sortit, il s’écria :
- «Le bois
est parti !» Les autres le rejoignirent et virent que les attaches avaient
été rompues et ils étaient très surpris, car le bois avait disparu et cependant
ni les flots ni le vent n’avaient pu l’emporter. Mais, une vieille femme, qui
passait là par hasard, dit soudain :
«Voyez
donc, le tronc est là !» Tous accoururent, poussèrent de grands cris,
s’exclamèrent : -«Certes, il doit y avoir parmi nous un homme d’une force
exceptionnelle!» Et chacun d’eux se rengorgea pour faire croire que c’étai lui.
Au début
de l’hiver, Kagsagsuk fut encore plus maltraité que par le passé par les
habitants de la grande maison, voisine de la cabane de sa mère. Mais lui ne
modifia en rien sa manière de se comporter, il continuait à dormir parmi les
chiens afin de ne pas éveiller de soupçon. Lorsque la mer fut toute recouverte
de glace, la chasse au phoque fut interrompue et quand les jours redevinrent
plus longs, des hommes accoururent annonçant qu’on avait aperçu trois ours
polaires escalader un glacier. Personne n’osa sortir pour aller les combattre.
L’heure d’agir était venue pour Kagsagsuk.
-
«Mère, dit-il, donne-moi mes souliers, je veux aller voir ces ours. Les
hommes qui se trouvaient devant leur maison crièrent :
«Dans ce
cas, rapporte-moi, du moins, une peau d’ours pour couverture, et une autre pour
me coucher dessus.» Il prit les souliers, mit ses hardes sur son corps, et
s’élança à la rencontre des ours. Les hommes, qui se trouvaient devant leur
maison, crièrent :
- «Quoi?
N’est-ce point Kagsagsuk? Que peut-il bien vouloir faire? Qu’il retourne chez
lui!» Et les jeunes filles dirent :
- «Il est
devenu fou!» Kagsagsuk se fraya un chemin à travers les habitants du village
comme s’ils n’étaient qu’un tas de petits poissons. Il se mit à courir. Il
était tellement léger que ses talons semblaient toucher sa nuque, et la neige
en tourbillonnant étincelait de toutes les teintes de l’arc-en-ciel en se
dispersant sous ses pas. Il monta tout en haut du glacier à la force de ses
bras. Soudain, sans savoir d’où il venait, un ours énorme leva une patte vers
lui. Kagsagsuk se tourna une fois sur lui-même, saisit l’animal par ses pattes
de devant et le jeta contre le glacier, de sorte que les os s’y écrasèrent et
le corps de l’ours tomba en bas, sur la glace, aux pieds des assistants, les
villageois qui l’avaient suivi. Il leur cria :
- «C’est là
ma première capture! Enlevez-lui la peau et dépecez-le.» Les gens
pensèrent :
- «Le
second ours le tuera sûrement!»
Une fois
encore, le spectacle se répéta, et le corps du second fut jeté sur la glace. Puis
vint le troisième ours. Kagsagsuk le saisit par les pattes de devant, le fit
tournoyer au-dessus de sa tête et en frappa l’un des hommes qui s’était
approché de lui. Aussitôt Kagsagsuk s’écria :
-
«Celui-ci s’est conduit cruellement et injustement avec moi!» Il frappa un
second homme en hurlant :
-
«Celui-ci m’a traité encore plus mal, il m’a laissé avoir faim.» Puis il frappa
un troisième, un quatrième, un cinquième homme et tous se mirent à fuir, saisis
d’une épouvante sauvage.
Mais il
arriva derrière eux et alla vers sa mère adoptive, à qui il remit les deux
peaux d’ours, en disant :
-«Voici
une peau pour ton lit et une autre pour t’en couvrir.» Puis il lui ordonna de
dépecer la chair du troisième ours et de la faire cuire.
Les
habitants de la grande maison le prièrent d’entrer dans leur demeure. Mais il
ne fit que jeter un regard par-dessus le seuil, selon son habitude, et
dit :
- Je
n’entrerai pas, à moins que l’un de vous vienne me soulever par les narines,
comme auparavant.» Personne n’osa plus le faire, maintenant; sa vieille mère
adoptive s’approcha de lui et le fit. Tous étaient soudain très aimables avec
lui. L’un dit :
-
«Approche-toi donc un peu plus!» L’autre :
- «Ne te
mets donc pas là-bas où le banc est nu. Il y a là une meilleure place pour
Kagsagsuk». Mais lui refusa toutes ces invitations et prit place sur le banc de
pierre. Quelques-uns lui dirent :
- «Nous
avons des souliers pour Kagsagsuk.» D’autres :
- «Voici
des pantalons pour lui.» Et les jeunes
filles rivalisaient à qui offrirait de lui coudre des vêtements. Un homme
ordonna à l’une d’elles d’apporter de l’eau pour «notre cher Kagsagsuk ». Lorsque
la jeune fille revint – c’était l’une de celles qui l’avaient le plus
cruellement tourmenté et taquiné – il l’attira contre lui et la serra si fort
qu’il l’écrasa. Alors, il dit :
-«Il me
semble qu’elle s’est écrasée». Mais les parents de la jeune fille dirent :
-
«Oh ! cela ne fait rien ! Elle ne valait d’ailleurs pas grand’chose. Et
nous avons d’autres enfants encore.» Ensuite, quand les garçons entrèrent dans
la salle, il les appela et leur fit de même. Il tua tous ceux qui l’avaient
maltraité et tourmenté, et toujours, les parents disaient :
-«Oh !
cela ne fait rien ! ils ne valaient d’ailleurs pas grand’chose. Et nous
avons d’autres enfants encore. Il ne faisaient que jouer!» Ainsi,
Kagsagsuk continua à supprimer tous ceux qui l’avaient maltraité et il ne
s’arrêta que lorsque tous furent tués de sa main.
Quant à
ceux qui avaient été bons pour lui, car comme partout il y en avait, il fut bon
pour eux, lui aussi. Il répartit entre les affamés ce que les hommes de la
grande maison avaient mis de côté pour l’hiver. Il s’occupa des pauvres et s’en
alla loin sur la mer, dans son kayak, pour les servir. Il s’en alla vers le Sud,
vers le Nord, vers l’Est, vers l’Ouest et accomplit de hauts faits. Aujourd’hui
encore, on se montre les traces de ses actes héroïques – ce qui prouve que
l’histoire de Kagsagsuk est vraie.
«Kagsagsuk, l’orphelin»
La
sorcière triste
(Conte du Mexique)
L’on raconte à la ferme dite El Centro,
que dans le temps, il apparaissait des sorcières transformées en bêtes, qui
attendaient que quelqu’un passe sur le chemin pour lui sucer le sang.
C’est pour cela que personne ne sortait
après le coucher du soleil. Il n’y avait qu’un homme qui n’y croyait pas; il
vivait en bordure de la ferme avec son petit-fils de trois ans qui le suivait
partout. Il n’était pas rare que les deux restent plusieurs jours à la montagne
pour surveiller le bétail. Ils s’installaient à côté d’un arbre et, la nuit
tombée, ils s’endormaient sans s’inquiéter ni de sorcières ni d’apparitions.
Un jour, arrivés dans la forêt à la nuit
tombante, l’enfant ne tarda pas à s’endormir. L’homme l’enveloppa dans une
couverture et alla ensuite ramasser du bois. Il était déjà assez loin de
l’arbre lorsqu’il entendit un fort cri de femme venant de l’endroit où se
trouvait son petit fils. Il courut retrouver l’enfant. Dans l’arbre le plus
près du garçon, il y avait une chouette aux yeux brillants et à l’aspect
terrifiant. Quand il la vit, l’homme lui jeta une pierre pour l’effrayer, mais
au lieu de cela, la bête s’approcha de l’enfant. Alors l’homme prit son
petit-fils dans ses bras et se mit à prier en regardant la chouette droit dans
les yeux. Et voilà que la chouette se tut et tomba de l’arbre.
L’homme continua à prier ; la bête se
roula par terre et finit par se transformer en une jeune fille qui habitait la
ferme.
- Je
vous en supplie, ne dévoilez mon secret à personne, dit la sorcière.
- Seulement si tu promets de ne pas
t’approcher de nous, répondit l’homme.
L’homme ne révéla jamais le nom de la
jeune fille, mais il raconta aux voisins qu’il avait vu une sorcière et que
c’était une femme qu’ils connaissaient tous.
Depuis ce moment-là, l’on entend de
tristes lamentations de femme dans l’arbre ; l’on dit que c’est la
sorcière qui pleure parce que quelqu’un connaît son secret.
La
sorcière triste
Légende guyanaise
(Conte de Guyane)
Il était une fois, il y a très longtemps,
un jeune indien qui répondait au nom de Wayni. Membre de la tribu Wayanas, il
vivait sur les bords du fleuve Maroni, en pleine forêt amazonienne. Malgré son
jeune âge, Wayni était déjà un fin chasseur, qualité fort appréciable pour
laquelle il était reconnu. Chassant toujours en solitaire comme le voulait la
tradition, il ne revenait jamais sans quelque proie pour nourrir sa famille. Mais
de tous les animaux qu’il chassait, les oiseaux avaient sa préférence. Non
qu’il aimât les manger, leur chair n’avait pas de goût particulier, mais la
technique de chasse, difficile tant ces animaux sont méfiants et rapides, était
délicate. Pourtant, chasser les oiseaux, ou plutôt chasser ‘pour le plaisir’
n’était pas bien vu, et sa mère le mettait souvent en garde :
- A force de chasser les oiseaux, il
t’arrivera malheurs.
Malgré l’abondance de la faune, la chasse
était un art difficile dans cette forêt dense où le soleil avait beaucoup de mal
à percer. Il faut dire qu’en ces temps très anciens où se déroule cette
histoire, les oiseaux n’avaient aucune couleur, et la tristesse de leur plumage
(ils étaient blancs, mais d’un blanc ‘triste’) le rendait presque invisibles.
En quittant ce village ce matin-là, Wayni
se dirige vers les berges du fleuve où est amarrée sa pirogue. Alors qu’il
s’apprête à la rejoindre, une pierre de couleur, puis 2, puis 10, puis 20
attirent son attention sur la berge… Rouges, vertes, bleues, oranges, jaunes,
violettes, elles sont toutes les unes plus resplendissantes que les autres. Wayni
n’en croit pas ses yeux tellement elles sont éclatantes. Se penchant pour les
ramasser, il en fait immédiatement un collier dont il se pare sans plus
attendre.
A peine a-t-il revêtu ses nouveaux atours
qu’il est pris d’une étrange douleur. D’abord la poitrine, puis la douleur se
diffuse très rapidement dans tout le corps. Bientôt, ses jambes ne le portent
plus et s’enfoncent dans son tronc pour disparaître tout à fait. Ses membres se
rétrécissent de même et le corps de Wayni n’est bientôt plus qu’un tronc qui
s’allonge, s’allonge… Son cou et sa tête ne font bientôt plus qu’un tandis que
son corps se couvre maintenant d’écailles multicolores, prenant des formes géométriques
aux couleurs des pierres qu’il avait ramassées… La malédiction venait de
frapper Wayni : il s’était transformé en un serpent multicolore de 8m de
long, condamné à hanter le Maroni!
Oui, vif comme l’éclair, le serpent
dévorait tout ce qui osait s’aventurer sur le fleuve, qui était devenu son
territoire. Poissons, animaux, oiseaux et mêmes les hommes, le serpent les
tuait et les mangeait tous. Au fur et à mesure qu’il grossissait, son appétit
devenait de plus en plus grand et les ravages qu’il causait terrorisaient la
région.
Après des mois de ravages, le chef du
village décida enfin de réagir et fit appel à tous les animaux de la forêt.
- Je vous ai réunis aujourd’hui,
commença-t-il, pour mettre un terme aux ravages que causer le serpent
multicolore. Je cherche plus courageux d’entre vous, celui qui sera capable de
tuer le serpent. En récompense, la peau du serpent sera sa propriété.
Si cette peau du serpent les faisait tous
rêver, le risque était trop grand et chacun trouvait une excuse.
- J’ai une famille à nourrir, s’excuse le
maïpouri.
- J’ai déjà chassé hier, poursuivit le
pac.
- Je ne travaille pas le dimanche !
se justifia le jaguar.
-
Il fait trop chaud pour travailler, continua le caïman.
- Je ne sais as nage, s’exclame le cochon
bois.
Chacun se tirait d’affaire comme il
pouvait… Le cormoran s’avança soudain devant le chef :
- Je vais le tuer moi ! déclara-t-il
devant la foule hilare.
-
Tu es bien petit ! répondit le chef, mais tu es courageux. Que les esprits
te viennent en aide !
S’il ne faisait en effet pas le poids
face à ce monstre de serpent, le cormoran avait beaucoup de malice et d’audace.
Prenant en son bec la flèche la plus
effilée du village, l’oiseau s’éleva dans les airs et, repérant le serpent repu
qui se reposait au fond du fleuve, plongea depuis 1000m d’altitude auxquels il
était arrivé. La flèche en bec, il fondit comme une balle sur le serpent qu’il
tua net, transperçant sa tête de part en part.
Prenant la mesure de cet exploit, tous les
animaux et les villageois sautèrent de joie. Le chef félicita chaleureusement
le cormoran qui ne tarda pas à demander sa récompense… Mais le chef ne pouvait
se faire à l’idée de voir cette
magnifique peau orner autre chose que son habitation : il essaya une
dernière entourloupe :
- Si tu veux vraiment, tu n’as qu’à la
récupérer toi-même!
Les animaux partirent dans un rire que
rien ne paraissait pouvoir arrêter, tant ils appréciaient la malice du chef. Nullement
découragé, le cormoran remercia le chef d’un coup de sifflet majestueux,
rassembla autour de lui tout ce que la jungle connaissait d’oiseaux. Du plus
petit au plus grand, ils avaient tous répandu à l’appel. Le tableau aurait pu
être superbe si l’uniformité de leur plumage blanc avait connu la couleur,
jusqu’alors réservé aux fleurs et aux papillons.
- Mes amis, commença le cormoran, je vous
ai réunis pour que vous m’aidiez à récupérer la récompense qui m’est due. A
nous tous, nous allons plonger et ramener la peau du serpent multicolore hors
de l’eau. Ensuite nous la nous la partagerons parce que nous appartenons tous à
la même famille. Celle des oiseaux !! En quelques secondes, la peau du
serpent fut ramenée sur les berges du Maroni. Chacun des oiseaux découpa alors
un morceau avec lequel il s’envola. Et c’est alors qu’une chose incroyable se
produisit. La couleur de la peau du serpent devint tout à coup toute blanche
tandis que le plumage des oiseaux se colorait de couleurs magnifiques,
correspondant à celles du morceau de peau qu’ils avaient prélevé. C’est depuis
ce jour, et depuis ce jour seulement que les oiseaux du Maroni portent les
plumages colorés extraordinaires que nous leur connaissons… Mais c’est
également depuis ce jour que les Indiens, furieux d’avoir vu cette peau leur
échapper, se mirent à chasser des oiseaux, pour récupérer les plumes…
«Légende
guyanaise»
Juruva à la recherche du feu
(Conte du Brésil)
Anaya, une petite fille joue avec son ami
l’oiseau Juruva. De retour chez elle, sa mère lui demande d’aller chercher une
braise chez la voisine, le feu s’étant éteint ! Mais le feu a disparu…
Bouleversés par l’incroyable nouvelle «Le
feu est mort», les villageois finissent par se réfugier dans la case commune,
plongés dans l’obscurité et entourés d’ombres géantes.
Les hommes doivent alors convoqués les
esprits de la forêt. En route, l’un d’entre eux rencontre l’esprit de l’Eau,
l’alligator, voilà sa réponse : «Je ne veux rien savoir de l’homme, il
ne respecte pas le fleuve!». Le deuxième homme rencontre l’esprit de la
Terre, le jaguar, il lui demande de l’aide. Voici sa réponse : «Je ne
veux rien savoir de l’homme, il ne respecte pas la terre! ». Le
troisième rencontre l’esprit de l’arbre, le singe, voici sa réponde : «Je
ne veux rien savoir de l’homme, il ne respecte pas les arbres!».
Ils rentrent ainsi tous bredouilles… Alors
sans rien dire, à personne Anaya s’enfuit dans la forêt à la rencontre de son
ami Juruva. «Pour toi, j’irai chercher le feu !» assure Juruva et
grâce à l’orage, il retrouva le feu. Désormais, Juruva sera l’Oiseau sacré, les
plumes de sa queue, d’où il avait coincé et ramené la braise porteront à jamais
la marque de son exploit.
D’après
Hélène Kerillis et Florence Koenig
«Juruva à la recherche du feu»
Le Gaucho Pampa
(Conte de Buenos Aires-Argentine)
Il était
une fois… dans un lointain pays de l’Amérique, une petite statuette, c’était la
petite statuette du «Gaucho Pampa ».
Le «Gaucho
Pampa», c’est l’homme de la « Pampa » du Sud. Cette petite statuette
a eu un drôle de destin. Elle était une copie des dessins de «Florencio Molina
Campos», un peintre qui dessina les pampas argentines et leurs gens. Elle
naquit dans les mains d’un artisan argentin.
Un jour,
quelqu’un est arrivé près de la petite statuette du «Gaucho Pampa » et l’a
prise tièdement dans ses mains pour lui faire commencer un long voyage. Une
petite statuette du «Gaucho Pampa » commençait avec orgueil un long
chemin, elle était heureuse de trouver dans son chemin de nouveaux paysages,
des personnes, des lieux merveilleux. Elle serait offerte à quelqu’un pour son
anniversaire : quel bonheur avait la petite statuette du «Gaucho Pampa»,
loin de ses pampas. Elle fut accueillie avec bonheur aussi, au milieu des mers
de Caraïbes, si loin de son artisan, si loin de ses pampas.
De là, elle
arriva à sa nouvelle demeure, elle fut installée sur un bureau, ou sur une
étagère, ou dans un tiroir, elle ne se souvient plus maintenant où. Elle
continuait heureuse, elle avait l’orgueil des hommes du Sud, les Gauchos pampa,
elle portait ses vêtements, debout, toujours froide. Quel bonheur!!!
Mais… un
jour, pauvre petite statuette du «Gaucho Pampa», elle termina au fond d’une
poubelle, d’une poubelle de Fort de France. Qu’est-ce qui s’était passé ?
Elle ne le comprenait pas, quelle tristesse au fond de cette poubelle de Fort
de France, combien d’obscurité, quel destin pour une statuette du «Gaucho
Pampa», copie des dessins du peintre Molina Campos. Inimaginable au début du
voyage.
Elle pensait
à son pauvre destin, les «Gauchos Pampa» sont des hommes tristes, solitaires,
qui chantent leurs vies avec les « payadas», qui galopent sur leurs
chevaux à travers les prairies du Sud, qui n’ont pas de propriétaire ni de
chef, ils «jouissent» de s’appartenir. Et dans ces pensées, était la petite
statuette… Soudain… elle entendit des voix… au fond de la poubelle de Fort de
France, évidemment, elle se trompait.
Qui peut
entendre des voix au fond d’une poubelle de Fort de France? Les poubelles de
Fort de France ? C’est le néant, le noir, c’est la destruction définitive,
c’est la fin le fond d’une poubelle de Fort de France. Mais… non, elle
entendait des voix, la petite statuette du «Gauchos Pampa», il y vivait des
petites lumières qui s’allumaient dans le fond de la poubelle de Fort de
France. Alors, la petite statuette regarda, écouta et commença à parler.
Qui
êtes-vous, dit-elle, à deux petits porte-monnaie ? Quelle tristesse
devez-vous avoir ici, vous aussi au fond d’une poubelle de Fort de
France !!!!! Ah non, répondirent ensemble les porte-monnaie, nous avons un
meilleur destin !!! Une mère «pauvre d’argent», nous trouvera, nous
ramassera et nous offrira à ses enfants, nous seront pour eux, ses deux
enfants, seulement ses deux enfants pourront changer notre chemin, nous seront
seulement à eux.
- Ah ! pensait l petite statuette, il y a
de la discussion, ici au fond de cette poubelle de Fort de France.
- Et, vous
petit bijou? Qu’est-ce que vous faites ici, on dirait que vous avez brillé
autrefois !!!
- Oh !
moi, dit le petit bijou, c’est que j’aurais dû être gardé ou offert à quelqu’un
sans brutalité, amis… j’ai terminé moi aussi, ici, dans le fond de Fort de
France. Mais ne vous inquiétez pas, une fillette «pauvre d’argent», mais «riche
de cœur», me trouvera !!! Elle me ramassera et me gardera, et… plus tard,
quand la petite fille grandira, j’appartiendrai à «sa fille», et à la fille de
celle qui aura su me ramasser.
- Oh !
continuait à se dire la statuette du Gaucho pampa, ce n’est pas si mal ce fond
de poubelle de Fort de France.
- Et vous
petite boîte argentée ?
-
Ah !!! Moi, je serai ramassée par celui n’a jamais eu un objet d’un
certain luxe et je garnirai son étagère, je serai l’unique à le
garnir !!!!
- Mais… se
disait la petite statuette du Gaucho pampa… Il y a de vie au fond de cette
poubelle !! Ça commence même à briller !!!
- Et vous,
album de photos ? Qui vous ramassera ?
-
Oh !!! moi, je serai divisé, je me multiplierai, quelqu’un aura une photo
d’un paysan du Nord du Chili, un autre aura une photo des Andes, un autre d’une
petite indienne qui habite aux pieds des montagnes. Je régalerai les yeux et
l’esprit de multiples personnes. C’était injuste de rester tout
assemblé !!! C’était mon destin !!!
- Et toi,
petite statuette du Gaucho pampa, quel est ton destin ? Questionnèrent-ils
tous en même temps !!!
- Mon destin, c’est bien sûr celui du «Gaucho
Pampa», je ne le sais pas, parcourir, parcourir, peut-être de nouveau, je
tomberai au fond de cette poubelle de Fort de France, mais je ne saurai qu’il y
a de la lumière au fond de cette poubelle… pour qui sait la voir.
Giselle Badin
«Le Gaucho Pampa»
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